Le club des bavard(e)s

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Tout d’abord, comme je n’ai pas eu l’occasion de le faire avant, je voudrais vous souhaiter une très bonne année 2014 ainsi que tous mes voeux de bonheur et d’excellentes lectures. Je vais aussi en profiter pour remercier toutes les personnes qui passent par là, et qui commentent ou non. Merci à vous de me lire (si vous le faites) et je suis toujours contente de savoir que certaines personnes peuvent partager un côté quelque peu fétichiste.

Il faut se rendre à l’évidence, je suis une bavarde. Cela est vrai dans la vie réelle, mais ce phénomène s’amplifie dés qu’on prononce un mot: "manga". A partir de là, on peut dire que je suis partie, et pour longtemps, trèèèèèèèès longtemps. Et certaines personnes l’ont repéré: j’ai été nommée par Bidib de Ma petite médiathèque et aussi par Carolus du Club-Shôjo pour le prix de la convivialité, une idée qui vient de Mo’ du Bar à BD. J’imagine déjà des personnes que je côtoie au quotidien se marrer si elles savaient que j’ai été citée dans un club de bavards…

Voici les règles :

1. Lorsque tu apprendras que tu as été désigné, te réjouir tu devras. Danser la gigue et arborer le logo de ce Tag sur ton blog tu feras.
2. Pour remercier celui qui t’a désigné, un petit texte tu rédigeras.
3. Puis, les 10 internautes les plus bavards sur ton blog tu nommeras.
5. Les prévenir (sur leur blog) de ton méfait tu devras.
6. Faire ce tag UNE SEULE FOIS tu pourras.

Comme Bidib, je vais faire l’impasse du petit pas de danse, étant une piètre danseuse. Je ne ferai pas l’impasse sur la deuxième règle, et je remercie très chaleureusement Carolus et Bidib de m’avoir balancée d’avoir pensé à moi. Maintenant, le plus difficile est de balancer les autres étant donné mon e-sociabilité dans la blogosphère, ce qui peut sembler incongru après avoir été citée par deux blogueuses. D’une part, les commentaires ne sont pas vraiment nombreux en cet espace, qui n’invite peut-être pas suffisamment à la discussion. De deux, le blog est très peu visité, et quand il l’est, je pense plus à un hasard ou plutôt à des récupérations d’images. Mais surtout, ceux qui ont la plus grosse (part de commentaires ici!) ne tiennent pas tous des blogs.

Je pense que si je devais citer une bavarde par la longueur et la fréquence de ses posts, ce serait sûrement Tama… qui ne tient donc pas de blog (enfin, si, en quelque sorte, mais pas très régulièrement et pas sur les manga)! Donc, bravo à toi Tama pour tes longs commentaires toujours très pertinants, c’est toujours un plaisir de te lire ici.

Pour la suite, je vais donc nommer – rien d’ordonné – celles et ceux qui repartiront d’ici avec un prix de la convivialité… suspense!!!

Dokebi Bride #1

Fut un temps où les éditeurs ont tous voulu se lancer dans le manga, ou plutôt dans la bande dessinée asiatique petit format, en passant par les manhwa coréens ou les manhua (que je suppose taïwanais). En 2007, Kymera Comics fait partie de ces éditeurs ayant tenté l’aventure pendant un temps bien bref au travers du label Drakosia par 4 titres: Cynical Orange et Dokebi Bride côté coréen, La Perle du Dragon et The Moon côté chinois (ou plutôt monde chinois, ne sachant pas ce qu’il en est de The Moon, dernier titre sorti en 2008 dans le catalogue de Drakosia). Si les deux titres chinois sont des one-shot, ce n’est pas le cas des titres coréens dont fait partie Dokebi Bride. Cynical Orange aura droit à 2 volumes, et Dokebi Bride s’arrêtera au volume 1. Dokebi Bride est donc un manhwa complètement passé inaperçu.

dokebi_bride_vol1 Lire la suite

Moto Hagio – Univers SF

Cela fait longtemps que je voulais dresser un inventaire des titres de science-fiction de Moto Hagio. Il n’est peut-être pas complet, dû à ma méconnaissance de la langue japonaise (j’utilise pour me débrouiller, les fameuses traductions automatiques de vous-savez-qui). Dans ce cas-là, vous pourrez me le signaler, et j’espère que les fautes seront pardonnées. Certains titres m’ont donné du fil à retordre, hésitant entre fantasy, fantastique et science-fiction, les initiales "SF" ne signifiant pas toujours qu’il s’agit de science-fiction. Si j’ai réussi à dénicher des scans japonais pour certaines histoires afin de voir le contenu, cela n’est pas le cas pour d’autres. Je considère qu’il s’agit de science-fiction dés qu’on y mentionne des voyages dans l’espace ou d’autres planètes.

Comme pour les manga de la période musicale de Moto Hagio, j’ai fait mes recherches via le site hagiomoto.net avec en complément Mangayomi (notamment pour les romaji) et l’inévitable Wikipédia. Pour les titres en anglais des manga inédits aux États-Unis, j’ai repris ceux de Matt Thorn dans son interview pour The Comics Journal. Pour les titres en français, l’anthologie Moto Hagio sortie chez Glénat très récemment (achetez-la pour Noël!!!) fait évidemment foi. Certaines informations proviennent aussi de mes lectures (avec une compréhension parfois minime): Nous sommes onze, sa suite Est et Ouest, un horizon lointainStar RedTen Billion Days and One Hundred Billion NightsGin No SankakuUn rêve ivre, Slow Down et une partie de Marginal. Lire la suite

Moto Hagio – Période musicale

Si Moto Hagio (萩尾望都) est surtout connue comme pionnière du boys love à travers des titres tels que Le pensionnat de novembre ou Le Cœur de Thomas, elle est aussi célèbre pour ses histoires de science-fiction et ses drames humains (ou plutôt traumatismes familiaux devrais-je dire). A la fin des années 1980, soit après sa plus longue série de science-fiction Marginal (マージナル), Moto Hagio peut enfin s’en donner à cœur joie avec un domaine qui l’intéresse beaucoup depuis 1985: la musique, et plus particulièrement le ballet, avant d’attaquer en 1993 sa série fleuve (17 volumes!) Zankoku na Kami ga Shihaisuru (残酷な神が支配する).

Sources: Wikipédia, l’interview de Matt Thorn donnée pour The Comics Journal, le site hagiomoto.net, le vieux mais excellent site Mangayomi, et le fameux traducteur approximatif que je refuse de nommer. Les images proviennent de hagiomoto.net ou de scans en chinois. Certains manga sont aussi sortis chez l’éditeur taïwanais Sharp Point Press (尖端出版), ce que je signalerai par la suite. Et pour ceux qui se posent la question, je n’ai lu aucun de ces manga.

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Une illustration qui je l’espère, met dans l’ambiance. "Le pirate et la belle" en chinois, tiré de Blue Bird.

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Projets Moto Hagio chez JP Fantastica

moto_hagio_polishL’éditeur polonais de manga J.P. Fantastica (Japonica Polonia Fantastica) continue à faire découvrir Moto Hagio à son lectorat en proposant une collection spéciale pour l’auteur qui comprendra 9 volumes. Source: la page Facebook de l’éditeur.

Je le répète, je ne comprends pas le polonais (après, des fans de Moto Hagio qui lisent cette langue ici?). Avec un petit coup de traduction Bing, voici ce que ça donne en anglais:

All lovers of good comic books and classics-here’s something for you. At least once a year we will release one of the masterpieces of Moto Hagio!

The collection will consist of a total of 9 volumes:
– Clan Poe (2 volumes)
– They were eleven (1 volume) – inclut Nous sommes onze, et sa séquelle Est et ouest, un horizon lointain
– Star Red (1 volume)
– Thomas no Shinzou (2 volumes)
– Hanshin (1 volume) – recueil d’histoires courtes détaillées ci-dessous
– Mesh (2 volumes)

You will find here a little Sci-Fi and psychological dramas.
One of these titles will be shown as a Mega Manga in 2014.

Pour ceux qui se demanderaient à quoi correspond Hanshin, l’éditeur indique qu’il s’agira d’un recueil d’histoires courtes comprenant 440 pages. Je rappelle que Hanshin est en fait le titre original de Mon côté ange disponible dans le volet "De l’humain" de l’anthologie sortie chez Glénat. L’histoire La Princesse Iguane figurera dans ce recueil.

It will be a collection of short stories, about 440 pages and will include:

- Hanshin – Mon côté ange
– Iguana no Musume – La Princesse Iguane
– Tenshi no gitai [天使の擬態] – Angel Mimic (dans l’anthologie de Matt Thorn A Drunken Dream and Other Stories)
– Gakkou e Iku Kusuri
– Gogo no Hizashi
– Giou
– Onshitsu – une histoire de vampire, dont on peut trouver un résumé chez Mangayomi
– Marine – une histoire courte inclue dans le one-shot Golden Lilac, résumé chez Mangayomi
– Catharsis
– Kaettekuru Ko [帰ってくる子] – The Child Who Comes Home (dans l’anthologie A Drunken Dream and Other Stories)
– Sayo no Nuu Yukata
– Yuujin K

On peut en déduire que Klan Poe a suffisamment intéressé le public manga polonais pour que tout ceci sorte un jour. Normalement, Nous sommes onze et sa suite est sorti ce mois-ci. J’adore la couverture du Clan Poe… Même chose pour Nous sommes onze, mais je ne sais pas quel est le résultat en vrai par contre.

J’ai du mal à écrire de nouveau ces temps-ci mais je tente de sortir un billet sur l’anthologie Moto Hagio. Avec le prix abordable, l’édition, les préfaces et la qualité des histoires, il s’agit à mes yeux de la sortie de l’année. Gemini a donné son avis, mais on en trouve aussi sur les forums de Mangaverse et Jeux Vidéo pour ceux qui pourraient encore hésiter.

Les Dépossédés

depossedes_leguinDans Les Dépossédés (The Dispossessed), Ursula Le Guin s’intéresse à des planètes jumelles séparées par des idéologies très différentes. De réputation, Les Dépossédés est un roman politique et nombreux sont ceux y ayant vu dans cette division d’idéologie celle que partageait notre monde lors de la guerre froide (le roman est sorti en 1974). Sur Anarres règne une utopie anarchiste prônant la liberté, l’égalité et la non-propriété. La société est basée sur la solidarité, la collectivité et la collaboration entre les individus, il n’y a ni gouvernement, ni loi, ni frontières, ni États. Urras est une planète ressemblant beaucoup plus à ce que nous connaissons, avec ses inégalités entre individus (classes de possédants et non-possédants) mais aussi entre les pays. Le héros de l’histoire, Shevek, est un habitant d’Anarres. Physicien de génie, il est convié sur Urras. Shevek y voit l’occasion pour rapprocher les deux planètes et pourquoi pas échanger avec les habitants d’Urras. Mais en tant qu’invité de marque, il ne pourra pas aller où bon lui semble, ni sortir du protocole diplomatique.

Des romans de Ursula Le Guin que j’ai lus (ou en train), à savoir Terremer (l’intégrale des trois premiers volumes, à côté desquels je suis totalement passée à côté), La main gauche de la nuit, Le monde de Rocannon et en ce moment même Le Dit d’Aka, Les Dépossédés est sûrement celui que j’ai préféré, le plus profond, le plus immersif, le plus intéressant. Pour le moment. La narration se révèle très soignée et se partage entre le présent, sur Urras, où on suit donc Shevek, puis le passé de Shevek sur Anarres depuis son enfance, au rythme d’un chapitre pour une planète, un chapitre pour l’autre. Cette alternance permet donc de découvrir, à égalité, les deux planètes et les deux systèmes qu’Ursula Le Guin met en parallèle. Shevek est un personnage qui semble effacé aux premiers abords, mais c’est aussi ce qui facilite l’immersion dans ce roman. Shevek n’est pas qu’un physicien timide, c’est aussi une personne que l’on découvre petit à petit au fur et à mesure qu’on lit le roman, une personne avec sa manière de penser, avec sa vie très remplie, avec son expérience aussi. Bref, je ne pensais pas dire ça un jour, je le trouve extrêmement attachant.

Au travers ce roman, donc, deux manières de penser, mais pas vraiment le bloc communiste rouge d’un côté, le bloc capitaliste de l’autre. Loin de là, mais plutôt une déconstruction, une manière de se dire qu’il est peut-être possible de vivre et de penser différemment, une manière aussi de comprendre que beaucoup de données sont plus acquises qu’innées, et que le milieu dans lequel nous vivons nous conditionne beaucoup. Pas de révélation dans ce que je dis, mais je l’ai beaucoup ressenti ainsi. Car le conditionnement sur Anarres comme sur Urras donne des manières d’appréhender les choses de manière différentes. Sur un monde, pas de consommation, des conditions de (sur)vie extrêmement difficiles, où la solidarité est obligatoire. Mais c’est aussi dans ces conditions que les êtes humains parviennent à s’ouvrir aux autres, à vivre une vie sans artifice, plus terre à terre et sans barrières, pas de lâcheté, pas de possession, sauf sa propre personne. Sur Urras, les modes de vie sont plus variés entre pays riches et pays pauvres, et même au sein d’un pays, entre personnes de classes sociales différentes. Les envies, l’ambition, la liberté d’entreprendre et les inégalités entre êtres humains reconnus permettent à certains d’effectuer des prouesses. Seulement, les envies sont souvent liées à une position sociale à obtenir, et les êtres humains n’apprennent pas à développer leurs propres envies, n’apprennent pas vraiment à vivre librement. Urras ressemble donc à notre Terre, celle des 20ème et 21ème siècle, avec une géopolitique compliquée, des révoltes et même un gouvernement communiste, celui de Thu.

Shevek a des difficultés à lier des liens avec les personnes d’Urras, ou plutôt les Iotiens vu qu’il se trouve dans la capitale (qui ressemble aux États-Unis, avec ses avenues marchandes à tout va). Il parle de "Mur", de personnes qui jouent une sorte de rôle en société, et à qui il est difficile de parler à cœur ouvert. Urras est magnifique par ses prouesses techniques, par ses belles villes, ses bâtiments solides, mais sur Urras, les personnes ne semblent pas vraiment "en phase". Ursula Le Guin y balance même une petite pique à ce titre, sur le sexisme. Car Urras est une planète qui se rapproche de la nôtre, sur laquelle la femme est grandement objectivée, alors que les différences hommes-femmes n’ont pas lieu sur Anarres. Ce qui vaut à Shevek une grande surprise, ne comprenant pas comment les femmes peuvent ainsi accepter d’être belles ou enceintes seulement, de ne pas avoir la possibilité de réfléchir et d’être respectées comme les hommes. Il y a une phrase qui est extrêmement vraie: "I think that’s why the old archisms used women as property. Why did the women let them? Because they were pregnant all the time—because they were already possessed, enslaved!" (je n’ai pas la phrase en français sous la main et j’ai piqué ceci à Brain VS Book).

Mais sur Anarres, et Shevek le comprend en grandissant, une autre forme de "Mur" existe tout autant. Alors que tous sont à égalité, il faut toujours observer que chacun fait bien ses travaux, qu’il n’est pas un fainéant, bref, il faut toujours se conduire de sorte d’être un "bon" odonien (qui suit la philosophie d’Odo, femme ayant inventé cette forme d’anarchie, c’est sur les bases d’Odo que la planète s’est construite, avec des personnes d’origine d’Urras). Tout n’est pas, contrairement à ce qu’on peut le croire, tout blanc ou tout noir. Shevek, avant son départ sur Urras, a fait face à de nombreuses épreuves dans sa vie, notamment sa vie de famille, car le privé n’est pas ce qui est le plus important sur Anarres. Ursula Le Guin reste donc nuancée dans ce roman. Chronologiquement, j’ai compris que Les Dépossédés, bien que cinquième volet du Cycle de l’Ekumen, se situe bien avant tous les autres puisque l’ansible est évoqué comme projet futur. Ursula Le Guin glisse également une critique sur le monde de l’enseignement dans lequel les élèves sont surtout là pour obtenir des notes et un diplôme, plus que par amour de la discipline. C’est ce qui étonne en premier lieu Shevek sur Urras, chose qu’il n’arrive pas à comprendre, voir des étudiants là juste parce-qu’à la fin, ça ramène de l’argent car tel domaine est valorisé. Sur Anarres, il y a plus de possibilité de découvrir ses véritables envies, se connaître. J’arrête ici, étant donné que j’ai beaucoup de mal à restituer ce qui m’a passionnée dans ce roman… et je préfère finalement publier ceci que de le laisser éternellement en brouillon (ça fait bien un mois qu’il était là).

La main gauche de la nuit

main_gauche_nuit_le_guinA force de m’intéresser à Moto Hagio (notamment son Marginal) ou à Shio Sato, en passant par Matt Thorn (un des fournisseurs principaux de cette came rare et précieuse en langue anglaise), j’ai fini par très souvent croiser un nom: Ursula Le Guin, et surtout, un drôle de titre: The Left Hand of Darkness ou La main gauche de la nuit. Oui, un titre, vraiment étrange à mes yeux, mais qui a influencé des mangaka dont j’estime le travail très intéressant (ou je le suppose, vu le peu que j’ai pu lire d’elles), et un des romans préférés de Matt Thorn. La passion des manga mène parfois vers des chemins surprenants, et ce fut pour moi l’occasion de découvrir vraiment Ursula Le Guin. Il m’est arrivé, il y a plusieurs années, après avoir vu le film de Goro Miyazaki, de me pencher sur Terremer, parce que je n’en avais pas compris grand chose. Je n’avais à l’époque pas accroché à cette fantasy, sûrement parce que je m’attendais à une aventure merveilleuse. Finalement, je dois dire que les manga m’ont donné une seconde chance car La main gauche de la nuit fut une réelle découverte, celle d’une auteure fabuleuse pleine d’idées, de subtilité, d’intelligence, et tout cela avec une pointe de féminisme.

La main gauche de la nuit fait partie du Cycle de l’Ekumen, parfois nommé Cycle de Hain, qui regroupe des romans indépendants se déroulant dans un univers commun. Dans cet univers, de nombreuses planètes peuplées d’humains forment une sorte de gouvernement interplanétaire appelé la Ligue de tous les mondes ou Ekumen. L’action prend place dans un futur très lointain, la Terre fait partie de ce gouvernement et les voyages dans l’espace sont monnaie courante. Une autre caractéristique de cet univers est la découverte de l’ansible, un appareil permettant de communiquer instantanément entre deux personnes, peu importent les distances les séparant. Genly Aï, originaire de la planète Terre, travaille pour l’Ekumen. Il est envoyé sur la planète glaciale Géthen (ou Nivôse en terrien) pour que celle-ci rejoigne l’Ekumen. Sa mission est de s’infiltrer sur la planète seul afin de convaincre ses dirigeants. La grande particularité de Géthen, outre son froid à couper le souffle, provient de ses habitants: il n’y a pas de genre féminin ou masculin.

Le fait d’avoir un héros masculin et terrien permet une identification. Genly Aï est particulièrement troublé par le caractère non genré sur Géthen, et passe tout son temps, à travers ses préjugés sur le genre féminin, de décider si untel est plutôt un homme, ou plutôt une femme. Notamment, le côté mesquin, un peu fouine, qui inspire la méfiance, est attribué à la féminité (un aspect de la personnalité d’Estraven avec lequel il a beaucoup de mal). Le côté misogyne de Genly Aï est bel et bien là, et toute l’absurdité que montre Le Guin réside dans le fait que cela n’a aucun sens sur cette planète. Mais surtout, Le Guin soulève la question du genre comme une obsession dans notre quotidien, et prend une importance capitale: nous sommes avant tout un homme ou une femme, avant même d’être un être humain, avec ses défauts, ses qualités ou sa personnalité. Avec La main gauche de la nuit, Ursula Le Guin écrit un roman de science-fiction aux idées féministes (le roman date de 1969). Un monde dans lequel l’égalité serait atteint pourrait donc ressembler à Géthen.

Au-delà de cet aspect féministe, La main gauche de la nuit se révèle intéressant dans sa narration, du moins de mon point de vue, n’étant pas habituée à lire de la science-fiction. Ursula Le Guin a une formation d’ethnologue, ce qui se ressent dans son travail. Dans La main gauche de la nuit, l’intrigue ne semble pas tenir une très grande place. Je ne dis pas qu’elle est inintéressante, qu’elle est inexistante, mais ce n’est pas ce qui m’a le plus frappée. Ce qui m’a beaucoup plu dans ce roman, c’est la manière avec laquelle Ursula Le Guin s’intéresse à Géthen, sa manière de construire les cultures, les coutumes, les religions, les philosophies sur Géthen (et même la sexualité). La géopolitique est bel et bien présente, et celle-ci fait partie du coeur de l’intrigue. Ursula Le Guin n’hésite pas à alterner les chapitres: légendes et contes de Géthen, rapports scientifiques, narration partagée entre deux personnages: Genly Aï le Terrien et Estraven le Géthénien. Elle prend son temps pour développer son univers, afin que le lecteur puisse se familiariser à Géthen. Le rythme est lent et très introspectif, et c’est peut-être ce qui rend parfois Le Guin hermétique (notamment sur Terremer, pour ma part).

Voici un très beau roman, dans lequel se développe une grande amitié pleine de respect et de compréhension. Le tout traité avec intelligence, subtilité, avec un côté philosophique très présent. Les deux pays dans lesquels se déroulent l’histoire sont gouvernés par des régimes politiques très différents: une monarchie, et un régime bureaucratique avec une liberté d’expression restreinte. Il y a à mes yeux quelques longueurs, notamment lors du voyage qui développe la relation entre les deux protagonistes. Avec La main gauche de la nuit, je redécouvre enfin Ursula Le Guin, et tout cela m’a donné envie de lire d’autres romans du Cycle de l’Ekumen, et en particulier Les Dépossédés. Enfin, pour la petite histoire, La main gauche de la nuit est le quatrième volet du cycle.