comics, science-fiction

Y Le Dernier Homme (Brian K. Vaughan et Pia Guerra)

Y Le Dernier Homme (Y The Last Man en VO) est une série éditée par Vertigo. Elle a été pré-publiée aux Etats-Unis de septembre 2002 à mars 2008, s’étalant sur 60 épisodes. On doit ce comics au célèbre scénariste Brian K. Vaughan et à la dessinatrice Pia Guerra (rejointe plus tard par le Croate Goran Sudžuka, avec Paul Chadwick en guest star sur l’arc de la troupe de théâtre). En France, Y Le Dernier Homme est édité par Semic (2 volumes) avant d’atterrir chez Panini (10 volumes, complet) puis enfin chez Urban (5 volumes cartonnés, complet).

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Un jour d’été 2002, tous les mammifères porteurs du chromosome Y meurent de manière instantanée. Seuls Yorick Brown (22 ans), et le capucin avec lequel il vit, Esperluette (Ampersand en VO), sont épargnés. Le monde entier, et surtout les États-Unis, sont en proie à une panique générale. En tant que dernier homme, Yorick se trouve confronté à divers groupes de femmes voulant s’emparer de lui. En fait, il aimerait surtout rejoindre l’Australie pour se retrouver auprès de Beth qu’il vient de demander en mariage. Yorick est escorté par l’Agent 355 à travers les Etats-Unis afin de rejoindre le Dr Alison Mann dont les travaux sur le clonage se révèlent cruciaux pour le futur de l’humanité.

Y Le Dernier Homme m’intrigue depuis des années (depuis ma découverte des titres du label Vertigo, aux côtés de 100 Bullets, Sandman, Fables). Contrairement aux trois autres titres cités, je ne suis jamais passée à l’achat, sûrement la faute à des dessins un peu fades sur les premiers tomes, contrairement aux couvertures très réussies de chaque épisodes. J’ai aussi eu l’occasion, il y a bien 10 ans, de lire une partie en bibliothèque dans son édition Panini. Alors que la série était disponible jusqu’au bout, j’ai fini par laisser tomber (je n’ai jamais su pourquoi). En croisant d’occasion l’intégrale de l’édition Deluxe VO (équivalent de celle d’Urban), j’ai fini par redonner une chance à Y Le Dernier Homme, hit Vertigo des années 2000.

Mon premier contact avec Brian K. Vaughan a été la série Marvel Les Fugitifs, faite pour des personnes comme moi à l’époque: les newbies en matière de comics, ne connaissant absolument pas l’univers Marvel (je ne dis pas que je le connais beaucoup plus aujourd’hui). Cette série se terminait en 3 volumes (il s’agissait en fait d’une première saison) m’ayant laissé une très bonne impression. Puis j’ai lu un bout de Y Le Dernier Homme (impression mitigée à l’époque), Ex Machina (idem), Pride Of Bagdad (pas accroché), Saga (jamais compris la hype même si le premier volume se lit très très bien). En fait, Vaughan est surtout un rusé, fort pour pitcher: ses séries partent toujours d’un point de départ très curieux, attirant donc dés le premier épisode (j’ai d’ailleurs envie de lire Paper Girls et Private Eye). Et c’est le cas pour Y Le Dernier Homme.

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Alter, ce personnage que j’ai un peu trouvé en trop

Après un premier épisode très réussi, le souffle retombe par la suite. Du moins, sur une bonne dizaine d’épisodes de la série. Il faut dire que le scénario souffre un peu de son époque (le début des années 2000) avec sa narration du type « Maintenant », « Il y a 2 heures », « Il y a un mois », « trois jours plus tard » (un peu comme Bendis parfois). Mais aussi et surtout, les dessins de Pia Guerra sont plats, un peu quelconques, les visages sont peu expressifs, les décors sont parfois vides. La narration manque de punch. Le défaut de la série est aussi qu’elle manque de surprise sur ses débuts.

Il y a un enchaînement de péripéties plus ou moins artificiel: nos personnages (Yorick, Mann, 355, Esperluette) sont au calme? Alors, vite il va se passer quelque chose! Il y a comme un manque de répit à chaque fois que l’équipe se pose, mais un manque de répit « attendu »: « ils ont eu tant de calme, obligé il va se passer quelque chose ». Autre défaut, à chaque fois qu’il y a des conflits internes dans l’équipe, un événement survient forcément, parce que tel ou tel personnage est isolé (et même Esperluette en fait les frais)! Enfin, du côté des personnages rencontrés en route, la méfiance est de mise (c’est un monde post-apo), et c’est au moment où le conflit s’amorce (avec ou sans mortes) que l’on penser à sauver l’autre car elle n’était pas si méchante (et avec un peu de chance, une vraie ennemie pointe son nez au même moment!!!). Ou les séparations des personnages qui se jouent à rien, et qui fait que ceux-ci doivent ensuite parcourir le monde pour retrouver une telle. Et puis il y a aussi cette tension familiale avec Hero, la sœur de Yorick. Le personnage de Alter est pour moi assez raté (et entre dans l’histoire de manière un peu artificielle à mon goût…).

C’est donc parfois répétitif et les ficelles de Vaughan sont souvent les mêmes. Ceci dit, je pense que mon impression est surtout due à une lecture d’une traite. Contrairement à d’autres titres Vertigo, Y Le Dernier Homme se lit beaucoup mieux en suivant la prépublication (au rythme mensuel) qu’en relié (ce qui le rend assez différent des autres titres Vertigo qui se lisent souvent très bien en relié), Vaughan maîtrisant bien l’art du cliffhanger. La narration de Vaughan est bien plus frontale, plus « américaine », moins littéraire et beaucoup plus tournée vers les dialogues.

Cependant, même si l’aspect répétitif des péripéties est toujours là (ce qui a failli me lasser au bout de 2 volumes, soit 20 épisodes), l’histoire s’améliore par la suite. Les rebondissements sont nombreux mais un peu mieux gérés. Ou bien, je me suis attachée aux différents personnages. La série devient un peu plus intéressante lorsqu’on rencontre des femmes qui n’en veulent pas forcément à la vie de Yorick et de ses acolytes, ou qu’on voit des femmes prendre leur vie en main comme le capitaine du bateau. Les personnages sont réussis et c’est ce qui rend la série suffisamment attrayante malgré les 10 premiers épisodes. Soit Vaughan s’est amélioré au fil de la publication, soit je me suis attachée aux personnages, rendant le comics plus facile à suivre. J’ai trouvé que c’était plus fluide à partir de l’arc des cosmonautes. Une autre force de Vaughan provient des dialogues: ceux-ci sont très vivants et plein d’humour.

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La fine équipe: 355, Alison Mann, Yorick Brown et Ampersand

Côté personnages, j’ai surtout aimé le Dr Mann: métisse Sino-Japonaise (peut-être que ce point a joué, je ne saurais dire si je suis neutre à ce sujet), intelligente, indépendante, scientifique, lesbienne, rebelle (faut la voir avec ses parents) et qui ne sait pas se battre. C’est d’ailleurs avec ce personnage qu’on peut voir les améliorations graphiques au long de Y Le Dernier Homme. Les dessins restent passe-partout, un peu quelconque mais pas laids pour autant, et on peut aussi noter la stabilité graphique de l’ensemble tout au long de la série. En revanche, les visages gagnent en expressivité et sont plus convaincants aussi. Je trouve qu’on ne voit pas vraiment les traits asiatiques du Dr Mann au début de l’histoire, mais ceux-ci sont bien plus visibles par la suite. Le personnage de 355 (Afro-Américaine) est également une réussite, elle fait office de gros bras du groupe, et de cerveau pour tout ce qui est pratique. Par contre, je suis moins fan de Yorick que je trouve souvent agaçant, mais le trio fonctionne finalement très bien. Le capitaine du bateau est aussi une autre femme que j’ai trouvée très charismatique. Globalement, la palette des personnages féminins est variée et heureusement vu le scénario.

Dans sa globalité, je dois dire que Y Le Dernier Homme est une série très réussie. Je dois aussi dire que la fin est tout à fait intéressante, évitant le sacro-saint happy end (cette fin m’a surprise, et j’ai trouvé effectivement que Vaughan a su rendre le récit fort de ce point de vue, surtout du côté des quatre personnages principaux). Une partie de moi a  donc apprécié cette lecture bien que parfois laborieuse dans ses débuts, ayant réussi à m’attacher aux personnages (même si j’ai eu du mal avec Yorick tout au long de l’histoire), mais une autre partie a du mal avec certains aspects de l’histoire. Je vais tenter d’en parler un peu, même si l’exercice va surtout être périlleux. L’idée de départ, soit un monde post-apo uniquement peuplé de femmes, est alléchant. Mais il faut voir le parti pris de Vaughan (je l’accuse lui, sachant que je ne connais pas la part de Guerra dans cette création – certains dessinateurs comme Peter Gross travaillent avec le scénariste, en l’occurrence Mike Carey). Dans ce monde rempli de femmes, comme le titre l’indique (au moins je suis prévenue), Vaughan s’intéressera avant tout à son héros: Yorick. Pourtant (je soupçonne les avis plutôt masculins…), le soi-disant féminisme de Vaughan est largement vanté. A ceci près que, comme Vaughan le dit lui-même dans une interview, sa volonté est d’écrire sur la vie d’un jeune homme qui va devenir un homme (1). La démarche en soi n’est donc pas féministe (après tout, des histoires parlant d’hommes… donnant la parole à l’homme… bref): dans un monde où il n’y a plus d’hommes, on en n’a encore une fois que pour eux (et je me permets de citer @Cescoindie(2)).

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Les Amazones, ces fanatiques misandres

Autre élément que je trouve assez peu féministe, c’est aussi la manière qu’a Vaughan de tourner totalement en ridicule les mouvements féministes, en créant les Amazones (Daughters of Amazon – non pas le site…), un groupe de femmes fanatiques (elles doivent se couper un sein pour entrer au *sein* du groupe), dangereuses et surtout misandres! En somme, de véritables furies hystériques (encore un cliché de la féministe revancharde?)… Dans un monde où il n’y a plus d’homme, il faut à tout prix éradiquer le dernier spécimen du lot, et surtout, il faut éradiquer toute trace du patriarcat, des églises aux autres monuments, et tant pis si ces édifices permettent à certaines de s’abriter. Un groupe qui hait les hommes, ce qui est très (trop?) souvent reproché aux femmes féministes de nos jours qui doivent, à longueur de pédagogie, éduquer l’autre et prouver que non, elles veulent des droits ET ne sont *pas* misandres (oui, faut réussir à se justifier quand on demande l’égalité)… Alors je comprends que pour les besoins de l’histoire, Vaughan a donc créé des ennemies afin de mettre des bâtons dans les roues de notre petite équipe, pour avoir plus de péripéties et tout ça. C’est sans doute un détail, mais à plusieurs reprises, il y a des blagues sur la fameuse mauvaise humeur causées par les règles (lors de l’arc de la prison, une femme explique à Yorick que lorsque tout le monde a ses règles en même temps, l’ambiance est quand même tendue. Ou encore mieux, une personne demandant à une autre si elle n’aurait pas son syndrome pré-menstruel… haha).

Enfin, je rejoins Erica Friedman sur le fait que Vaughan montre aussi une société où les femmes paniquent et ne parviennent pas vraiment à reprendre les choses en main lorsque les hommes ne sont plus. Encore une fois, j’ai du mal à considérer le scénariste comme féministe dans sa vision de l’histoire. Effectivement, je peux concevoir le traumatisme subi dans un monde dans lequel la moitié de l’humanité disparaît. Après tout, un moment de catastrophe de grande ampleur voit les personnes traumatisées et difficilement retrouver un contrôle sur soi. De plus, concernant cette moitié de l’humanité, toutes les femmes ont au moins un être aimé dans son entourage porteur du fameux chromosome Y. Je peux concevoir un pétage de câble. Dans cette vision de Vaughan, il y a tout de même une ambivalence (et c’est le cas tout au long de ce comics, pour cette vision féministe ou soi-disant féministe de l’histoire): le monde part totalement en vrille parce-que certaines professions sont exercées en grande partie par des hommes. Ainsi, Vaughan montre peut-être le manque de femmes dans certains corps de métier. En même temps, on peut souligner l’inefficacité (car le chaos dure quand même un bon nombre d’années) des femmes à reprendre leur monde en main. L’échec est donc d’ordre collectif pour une société composé de femmes. De plus, le point de vue adopté par Vaughan étant du genre post-apo, on ne verra jamais des femmes s’organiser, ensemble, afin de reconstruire un monde. Tout ce qu’on verra est donc un groupe de femmes se tirant dans les pattes pour… un homme!

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Sur son temps libre, 355 tricote une écharpe qui n’en finit pas!

Maintenant, je parle d’ambivalence, et je ne cherchais pas à faire le procès de la personne qu’est Vaughan ci-dessus, ne pouvant dire que je le connais bien (c’est juste cette réputation de scénariste féministe qui me donne du poil à gratter, réputation qui le suit aussi dans Saga, grâce à Y Le Dernier Homme – une fois la réputation acquise, on ne s’en défait pas!). Ambivalence car comme je le dis dans le paragraphe précédent, Vaughan souligne le manque de femmes dans certains corps de métier. Il fait aussi dire à un des personnages qu’avant le « gendercide » (je ne sais comment c’est traduit dans la VF), elle était le second rôle de sa vie: la femme de, l’assistante de, etc…, mais qu’elle a enfin réussi à être l’héroïne de sa propre vie depuis la disparition des hommes, ce que des femmes peuvent parfois ressentir dans leurs vies. Il parvient aussi à créer de très beaux personnages féminins, aux profils, aux aspirations et aux personnalités très diverses (je me demande si de ce côté, Guerra a eu une influence?). La mère de Yorick est par exemple une femme politique, et ce, avant la disparition des hommes. De plus, alors qu’on n’est pas encore dans les années 2010, Vaughan parvient à créer de la diversité: on retrouve 355 et Mann en tant que personnages principaux (en tête d’affiche, sur les couvertures), et l’un de ces personnages est ouvertement homosexuelle. En revanche, je trouve que les corps sont peu variés (elles sont toutes belles, minces, élancées, mais pas sexualisées!). Si individuellement, les profils sont variés et réussis, c’est collectivement que l’échec d’un projet de société semble se poser.

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Beth, la dulcinée de Yorick et le but à atteindre tout au long de l’histoire

Côté ambivalence, il y a le personnage de Yorick. C’est le seul homme, mais paradoxalement, il joue le rôle de demoiselle en détresse, avec comme prince charmant l’Agent 355 qui doit toujours le secourir! Il y a donc inversion des rôles traditionnels que l’on a l’habitude de voir dans les fictions, surtout dans le genre post-apo justement. De plus, la personnalité même de Yorick ne penche pas vers le cliché du mec viril. Car Yorick aime la littérature, il est plutôt rêveur, fidèle et surtout, très très très romantique! Dans sa relation avec Beth, alors que Yorick reste à la maison, c’est elle qui s’en va à l’autre bout du monde jouer les exploratrices. Lui l’attend sagement, en quelque sorte, alors que l’inverse est plus courant. Les femmes autour de Yorick font preuve d’initiative dans les moments d’action, alors qu’il se met souvent en danger pour des bêtises (ce que l’on reprochera souvent au personnage de la demoiselle en détresse, je fais appel à toi, ôôôô Saori, otage professionnelle). A plusieurs reprises, 355 sauvera la pomme de Yorick qui s’est comporté comme un idiot. Yorick est donc un personnage souvent ridicule avec ses répliques et son comportement de « gentleman » qui n’a plus lieu d’être, lui qui essaie de tenir ce principe de « ne jamais frapper une femme ». Yorick reste tout de même agaçant, ayant parfois son comportement de « mâle primaire »: alors qu’il faut faire profil bas, il ouvrira sa grande bouche pour donner son avis de mâle auquel on a rien demandé, surtout au début de la série avec les Amazones…

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superbe couverture mettant en avant Ampersand dans l’arc de la troupe de théâtre

Faire de Yorick un personnage de romantique très fidèle n’est peut-être pas aussi féministe qu’on ne le pense. Cette inversion des rôles m’a parfois agacée de la part d’un scénariste masculin: on y voit en oeuvre le fameux slogan « not all men » (pas comme ça) souvent scandé par les hommes lorsque des femmes prennent la parole en parlant de violence sexuelle ou de harcèlement de rue… En quelque sorte, Yorick valide plus ou moins cette idée que non, tous les hommes ne sont pas comme ça. De plus, les femmes que rencontrera Yorick sont toujours les premières surprises du fait que Yorick cherche encore à rejoindre Beth sans la tromper, pensant encore à elle alors qu’il est le dernier homme sur Terre et qu’il pourrait bien en profiter. Comme si ce comportement était tellement droit, tellement fort qu’il faut le mentionner sans cesse. Mais comme Vaughan le dit, il parle d’un jeune homme de 22 ans et de la manière dont il va devenir un homme. En cela, il montre surtout un Yorick plutôt naïf, puisque le reste de la série n’ira pas forcément dans ce sens: Yorick vit donc dans un idéal, il n’a pas encore mûri. D’ailleurs, on retrouvera un Yorick bien différent sur la fin de l’histoire, un Yorick que j’ai trouvé limite masculiniste.

Bref, il fallait que tout ceci sorte, j’avais vraiment besoin d’en parler. Ceci dit, Y Le Dernier Homme reste un comics qui vaut largement la peine d’être découvert, et ce malgré ce que je dis sur sa réputation soi-disant féministe. Vaughan fait surtout honneur au feuilleton, avec ses cliffhanger, ses rebondissements et ses péripéties. J’ai longtemps trouvé un aspect « série TV » dans la manière qu’a Vaughan d’écrire, mais j’ai aussi découvert récemment qu’il a aussi officié comme scénariste sur la série Lost! Pour ce qui est de la raison à la disparition des hommes, celle-ci est effectivement plus ou moins révélée, mais jamais de manière explicite. En tout cas, Y Le Dernier Homme est une série hautement divertissante avec des personnages très réussis, des dialogues savoureux (avec plein de références à la pop culture pour ceux et celles qui apprécient cela, et même un clin-d’oeil à Preacher), pas mal de voyages, du suspense, de l’action et des personnages qui mûrissent tout au long de l’histoire (surtout Yorick, forcément!).

(1) « Y is the story of the last boy on Earth becoming the last man on Earth. It’s his developing from the age of 22 to the age of 27, which are the most important five years of a young man’s life, and the most unexplored. So I wanted that to unfold in real time. »

(2) « C’est d’ailleurs amusant de voir la différence de traitement d’une idée assez similaire selon qu’on ait un point de vue réellement féminin (Fumi Yoshinaga) ou à tendance masculine (Brian K Vaughan).N’est pas Los Bros Hernandez qui veut mais qui peut. »

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2014, et c’est pas fini!

[EDIT 2018] Il s’agit d’un vieux post que je n’ai jamais terminé en 2015 et qui contient des pavés (c’est la suite du post intitulé 2014)… si cela peut intéresser quelqu’un je le publie ainsi, sans y retoucher!

Je continue (enfin, je tente) ce défi idiot de listing de lectures commencé ici (à vos risques et périls). Je ne me leurre plus, chacun n’aura malheureusement pas de billets, et je tente de réparer tout ça vu que je lis pas mal de choses inédites (on ne sait jamais, ça renseignera peut-être quelqu’un…). Bref, voici pèle-mêle la suite, encore plus bordélique que le billet précédent. Si vous n’êtes pas mort, alors bravo!! Ou bien je soupçonne un ennui mortel au bureau et je vous souhaite d’avoir un écran hors de portée de votre patron-ne.

hanaotokoHanaotoko (花男) de Taiyou Matsumoto, série terminée en 3 volumes, issue du Big Comic Spirits (seinen, Shogakukan). Ça fait presque 10 ans que j’ai découvert Taiyou Matsumoto. A l’époque, Amer Béton n’était plus disponible et j’ai dû me payer les trois volumes sur ebay. J’ai longtemps espéré voir chez nous Hanaotoko, une des vieilles séries inédites de Matsumoto qui l’est encore aujourd’hui. J’ai fini par baisser les bras, en achetant l’édition hongkongaise (officielle, chez JD Comics) en 2012. Hanaotoko est disponible en scantrad en anglais, donc facilement compréhensible, mais ma flemme de l’écran est plus forte que ma flemme des idéogrammes. J’ai longtemps redouté de lire du Matsumoto en chinois (entre Amer Béton, Gogo Monster et Number 5, il y a de quoi être effrayée) et j’ai été surprise de voir que Hanaotoko  était relativement facile à lire. On retrouve là le Matsumoto de l’époque Amer Béton alors que j’essayais de guérir de ma semi-déception du Samouraï Bambou, et le voyage ne déçoit pas. On retrouve toute l’audace graphique de Matsumoto, avec son trait tremblant, ses effets fish-eye ou encore ses éléments incongrus dans le décors, tels les animaux. L’histoire est touchante, racontant la relation entre un garçon premier de la classe et son père, une espèce de grand enfant immature croyant encore au rêve de devenir un jour joueur de baseball professionnel. On retrouve encore une fois un mystérieux chauve, ce qui n’est jamais bon signe quand on lit Matsumoto!!! Un de mes Matsumoto préférés.

zero_matsumotoZERO de Taiyou Matsumoto, série terminée en 2 volumes, issue du Big Comic Spirits (seinen, Shogakukan). Encore une autre vieille série de Matsumoto datant d’avant Amer Béton, et toujours inédite en France. Si à l’époque de mon achat, celle-ci n’était pas disponible en scantrad, elle a été depuis traduite dans sa totalité. J’ai acheté les 2 volumes en chinois, sur Yahoo! Auction (avec l’aide d’une cousine) et mes deux volumes ne sont pas de la même taille: l’un en format seinen, l’autre en grand format comme Sunny (JD Comics). Encore une fois, on retrouve donc le vieux dessin de Matsumoto, celui qui me plaît le plus dans son audace (pour ce qui est de la beauté, mon époque préféré est Gogo Monster et Number 5). Cette fois, Matsumoto prend le manga de sport à contrepied en faisant intervenir un vieux boxeur, Gosima, quadragénaire, qui est plus proche de la retraite que de ses débuts! Et Gosima est une machine à tuer, celui-ci étant sûrement le Zéro, celui qui est encore plus fort que le numéro 1. En parallèle, un jeune d’Amérique latine (je ne sais plus quel pays…) a réputation de tuer ses adversaires et Gosima voit là enfin un rival à sa taille. La narration de Matsumoto est comme souvent pleine de poésie, avec un Gosima qui aime particulièrement les fleurs. Le rythme est lent, avec l’entraîneur de Gosima qui s’exprime souvent, mais les phases de combat sont très nerveuses, avec les effets visuels de Matsumoto à la Ping Pong. Pas mon titre préféré mais un manga qui a beaucoup de force et de caractère!

yume_no_ishibumiYume no Ishibumi (夢の碑) de Toshie Kihara (木原敏江), série terminée en 20 volumes (tankôbon), issue du Petit Flower (shôjo, Shogakukan). 3 volumes lus en chinois. Voici une série qui aura plongé mon budget dans le rouge pour des mois en compagnie de Hi izuru tokoro no tenshi et que j’ai maudit après l’avoir découverte totalement par hasard. C’est par le biais d’une très belle illustration en couleurs que j’ai découvert Toshie Kihara (et sûrement le résultat d’une recherche sur Moto Hagio…). Surtout, j’ai craqué sur Yume no Ishibumi pour son univers plein de beaux kimono et de (je pensais) yôkai… Toshie Kihara est une shôjo mangaka faisant partie du Groupe de l’An 24, et Yume no Ishibumi semble être un manga culte des années 1980. Kihara est très connue pour sa série Mari to Shingo (摩利と新吾) comportant une histoire d’amour entre deux adolescents de sexe masculin. En réalité, sous la bannière Yume no Ishibumi se cache un ensemble d’histoires se déroulant dans diverses époques, plus ou moins courtes (de quelques chapitres à 5 volumes) et surtout, plus ou moins célèbres (les histoires avec deux hommes en particulier telles que Furenki ou Nue). En japonais, le découpage des volumes constitue un casse-tête, les bunko rassemblant les histoires par thème, très différent de l’édition tankôbon. Les volumes 1 et 2 rassemblent l’adaptation culte de Torikaebaya Monogatari (とりかへばや物語), un roman de l’ère Heian dans lequel un frère et une sœur échangent leurs rôles (d’ailleurs Chiho Satô l’adapte en ce moment). Dans l’adaptation de Kihara, l’histoire se passe pendant l’ère Edo et une jeune femme doit prendre la place de son frère malade, seigneur devant aller à la guerre. En même temps, l’héroïne est amoureuse d’un homme mystérieux aux cheveux blonds et aux yeux bleus, et ayant des pouvoirs surnaturels. Le volume 3 surprend car il rassemble des histoires se déroulant en Europe, et je suis servie alors que j’évite les « boucles blondes ». La première, intitulée Bernstein (ベルンシュタイン) se passe au XVIIIèmeyume_no_ishibumi_bernstein siècle dans l’Empire d’Autriche-Hongrie en conflit contre les Ottomans. L’héroïne, sœur du duc de Bernstein s’habille en homme (à l’instar de Oscar) et tombe sous le charme d’un roturier d’origine de Bohême. La seconde s’intitule Kira no rondo (煌のロンド) et se déroule dans les Alpes, près de la Suisse et de l’Autriche dans les années 60 avec des personnages français. Le tout mêle science-fiction et romance, car les héros parviennent, en allant dans un château, à rencontrer un officier Nazi gentil (oui, un gros WTF). Pour le moment, j’accroche aux dessins et à la narration efficace de Kihara, mais je suis moins emballée que je ne le pensais: il n’y a pas de yôkai et c’est en réalité très romantique, avec des personnages féminins souvent rongés par la jalousie!!! J’ai donc dû découper la série pour la lire plus facilement. Les dessins de Kihara sont une merveille pour les yeux, en particulier les double-pages. J’essaierai d’écrire un vrai billet sur cette série un jour. A noter qu’on retrouve dans les pages publicitaires Asakiyumemishi (あさきゆめみし 源氏物語), adaptation du Dit de Genji par Waki Yamato (大和和紀), autre shôjo culte des années 80… que j’hésite à commencer pour son ambiance trop romantique (mais j’ai du mal à résister aux kimono…).

terremerTerremer de Ursula Le Guin, saga de fantasy composée de 5 romans et 1 recueil d’histoires courtes. Il me reste un roman à lire (reporté en 2015 car une personne est en retard à la bibliothèque). Par Moto Hagio, j’ai redécouvert Urusla Le Guin avec La main gauche de la nuit pour dévorer tout le Cycle de l’Ekumen (dont les romans ne sont pas à suivre), en particulier Les dépossédés, Quatre chemins de pardon et le recueil d’histoires courtes L’anniversaire du monde. Cette année, j’ai voulu redonner une chance à Terremer, dont j’ai lu l’intégrale (vers 2009) reprenant les 3 premiers opus réédité à l’occasion de la sortie du film de Gorô Miyazaki (top 1 de la couverture la plus laide pour un livre de fantasy en illustration). A l’origine, j’ai décidé de lire le livre afin de comprendre quelque chose au film que je trouvais très confus. Je n’avais pas aimé ma lecture, imaginant plus d’action et n’ayant gardé aucun souvenir. Lorsque j’ai relu les 3 premiers opus cette année, ce fut un bonheur. Il faut savoir apprécier le rythme lent des récits de Le Guin, son écriture simple et accessible, pleine de sagesse, sans effet bling-bling, pour pouvoir aimer Terremer. Dans Terremer, Le Guin décrit un univers composé d’îles et où la magietehanu consiste à connaître le Véritable nom des choses, le Langage ancien que seuls les dragons parlent naturellement. Les trois opus écrits dans le début des années 1970 (regroupés sous l’intégrale de Robert Laffont) racontent la vie de Ged. Dans Le Sorcier de Terremer, Le Guin raconte l’enfance et l’adolescence de Ged en formation de mage à l’école des sorciers de Roke, il doit affronter ses peurs. Les tombeaux d’Athuan a pour héroïne Tenar, élevée dans les tombeaux et vouée à ne pas voir le monde, ce roman parle d’émancipation, on y croise un Ged adulte et mal en point. Dans L’ultime rivage, Ged est devenu Archimage de Roke et s’embarque dans un voyage avec le jeune Arren afin de comprendre pourquoi la magie du monde est déséquilibrée. Dans les années 1990, Le Guin décide de revenir vers Terremer avec le roman Tehanu où elle focalise son histoire sur Tenar devenue une femme mûre recueillant Therru, victime d’agressions sexuelle et retrouvée brûlée, mutilée. On y trouve un roman beaucoup plus lent, plus calme, centré sur le quotidien et dans un seul contes_terremerendroit, Gont, là où la première trilogie était composée de voyages. C’est un roman mal aimé que j’ai beaucoup apprécié, où Tenar se pose beaucoup de questions en tant que femme, sur le pouvoir et la magie. Vient ensuite le recueil d’histoires courtes Contes de Terremer, composé d’histoires se déroulant bien avant la première trilogie (Le Trouvier raconte la formation de l’école de Roke, Les os de la terre s’intéresse à Ogion, le maître de Ged), pendant que Ged est Archimage (Dans le grand marais), après Tehanu (Libellule) ou encore hors-temps (Rosenoir et Diamant, une histoire d’amour). Alors que j’ai souvent lu que ce recueil était peu inspiré, je dois dire que je l’ai trouvé passionnant. Le Guin continue à réfléchir sur les femmes dans la fantasy, sur la nature dugedo_senki pouvoir et continue de faire évoluer son univers, surtout avec Libellule où l’intrigue sur l’Archimage de l’école de Roke reprend (« une femme de Gont »).  A la fin de la première trilogie, j’ai décidé de revoir le film de Gorô Miyazaki, intitulé Contes de Terremer en VF, et je dois dire que j’ai beaucoup plus apprécié, même si je n’ai pas réellement trouvé l’ambiance de Le Guin: plus sombre, plus porté sur l’action, plus porté sur Arren aussi, avec un début faisant un peu penser à Princesse Mononoke. Et surtout, il faut lire Tehanu avant de le voir car le film comprend le personnage de Therru et pas mal de révélations sur elle (d’ailleurs, ne PAS lire le quatrième de couverture de Tehanu non plus). Le film est très beau et ça m’a fait plaisir de retrouver le chara-design des studio Ghibli dans un monde de fantasy. Dans tout le cycle, Le Guin est influencée par le taoïsme avec sa notion d’équilibre de la magie, du non-agir ou encore la magie des mots.

servante_ecarlateLa servante écarlate (The Handmaid’s Tale) de Margaret Atwood, roman d’anticipation. Voilà un roman que j’ai découvert par le biais de Marginal de Moto Hagio dans une analyse de Ebihara pour le site Genders OnLine, et j’ai longtemps cru qu’il n’existait pas de version française. Le clou s’est enfoncé lorsque je l’ai su, mais qu’en plus, Ursula Le Guin semble apprécier le travail de Atwood, notamment dans sa chronique pour The Guardian du Temps du déluge. Atwood est une auteure canadienne qui écrit principalement sur les femmes, et s’est révélée pour des dystopies (speculative fiction selon Atwood) telles que La Servante écarlate et sa trilogie composée du Dernier homme, Le temps du déluge et Madaddam (dont les droits ont été achetés par HBO). La Servante écarlate partage un thème en commun avec Marginal de Moto Hagio (l’un est sorti en 1985, l’autre en 1987): le problème de naissances. Le synopsis est célèbre, et c’est un peu dommage car la narration particulière de Atwood sur ce roman est très subtile sur l’environnement de l’histoire, Atwood plongeant la lectrice ou le lecteur directement dans les pensées de son héroïne. Le roman se présente en fait comme un journal intime assez anarchique d’une femme dont le travail n’est pas révélé de suite. On pénètre directement dans les pensées de l’héroïne et c’est très immersif mais aussi difficile car Atwood utilise très vite des termes qu’on ne peut comprendre dés le début, et la narration est parsemée de sauts dans le temps et de souvenirs d’une autre époque. J’aurais aimé découvrir ce livre sans rien savoir dessus, car c’est immersif et je pense que le plaisir est encore plus grand quand on comprend petit à petit ce qui se passe dans cette histoire. Ce livre est un véritable cauchemar; il parle de la domination masculine, mais aussi de totalitarisme, de fanatisme religieux, d’absence de libertés et d’excès de moralité puis d’écologie (thème cher à Atwood). La fin est déstabilisante et originale, nous laissant dans le flou concernant notre héroïne et d’autres personnages côtoyés tout le long. La narration est particulière, parfois très froide, et l’ambiance est proche de 1984 d’Orwell. A lire absolument.

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Moto Hagio – Univers SF

Cela fait longtemps que je voulais dresser un inventaire des titres de science-fiction de Moto Hagio. Il n’est peut-être pas complet, dû à ma méconnaissance de la langue japonaise (j’utilise pour me débrouiller, les fameuses traductions automatiques de vous-savez-qui). Dans ce cas-là, vous pourrez me le signaler, et j’espère que les fautes seront pardonnées. Certains titres m’ont donné du fil à retordre, hésitant entre fantasy, fantastique et science-fiction, les initiales « SF » ne signifiant pas toujours qu’il s’agit de science-fiction. Si j’ai réussi à dénicher des scans japonais pour certaines histoires afin de voir le contenu, cela n’est pas le cas pour d’autres. Je considère qu’il s’agit de science-fiction dés qu’on y mentionne des voyages dans l’espace ou d’autres planètes.

Comme pour les manga de la période musicale de Moto Hagio, j’ai fait mes recherches via le site hagiomoto.net avec en complément Mangayomi (notamment pour les romaji) et l’inévitable Wikipédia. Pour les titres en anglais des manga inédits aux États-Unis, j’ai repris ceux de Matt Thorn dans son interview pour The Comics Journal. Pour les titres en français, l’anthologie Moto Hagio sortie chez Glénat très récemment (achetez-la pour Noël!!!) fait évidemment foi. Certaines informations proviennent aussi de mes lectures (avec une compréhension parfois minime): Nous sommes onze, sa suite Est et Ouest, un horizon lointainStar RedTen Billion Days and One Hundred Billion NightsGin No SankakuUn rêve ivre, Slow Down et une partie de Marginal. Lire la suite « Moto Hagio – Univers SF »

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Les Dépossédés

depossedes_leguinDans Les Dépossédés (The Dispossessed), Ursula Le Guin s’intéresse à des planètes jumelles séparées par des idéologies très différentes. De réputation, Les Dépossédés est un roman politique et nombreux sont ceux y ayant vu dans cette division d’idéologie celle que partageait notre monde lors de la guerre froide (le roman est sorti en 1974). Sur Anarres règne une utopie anarchiste prônant la liberté, l’égalité et la non-propriété. La société est basée sur la solidarité, la collectivité et la collaboration entre les individus, il n’y a ni gouvernement, ni loi, ni frontières, ni États. Urras est une planète ressemblant beaucoup plus à ce que nous connaissons, avec ses inégalités entre individus (classes de possédants et non-possédants) mais aussi entre les pays. Le héros de l’histoire, Shevek, est un habitant d’Anarres. Physicien de génie, il est convié sur Urras. Shevek y voit l’occasion pour rapprocher les deux planètes et pourquoi pas échanger avec les habitants d’Urras. Mais en tant qu’invité de marque, il ne pourra pas aller où bon lui semble, ni sortir du protocole diplomatique.

Des romans de Ursula Le Guin que j’ai lus (ou en train), à savoir Terremer (l’intégrale des trois premiers volumes, à côté desquels je suis totalement passée à côté), La main gauche de la nuit, Le monde de Rocannon et en ce moment même Le Dit d’Aka, Les Dépossédés est sûrement celui que j’ai préféré, le plus profond, le plus immersif, le plus intéressant. Pour le moment. La narration se révèle très soignée et se partage entre le présent, sur Urras, où on suit donc Shevek, puis le passé de Shevek sur Anarres depuis son enfance, au rythme d’un chapitre pour une planète, un chapitre pour l’autre. Cette alternance permet donc de découvrir, à égalité, les deux planètes et les deux systèmes qu’Ursula Le Guin met en parallèle. Shevek est un personnage qui semble effacé aux premiers abords, mais c’est aussi ce qui facilite l’immersion dans ce roman. Shevek n’est pas qu’un physicien timide, c’est aussi une personne que l’on découvre petit à petit au fur et à mesure qu’on lit le roman, une personne avec sa manière de penser, avec sa vie très remplie, avec son expérience aussi. Bref, je ne pensais pas dire ça un jour, je le trouve extrêmement attachant.

Au travers ce roman, donc, deux manières de penser, mais pas vraiment le bloc communiste rouge d’un côté, le bloc capitaliste de l’autre. Loin de là, mais plutôt une déconstruction, une manière de se dire qu’il est peut-être possible de vivre et de penser différemment, une manière aussi de comprendre que beaucoup de données sont plus acquises qu’innées, et que le milieu dans lequel nous vivons nous conditionne beaucoup. Pas de révélation dans ce que je dis, mais je l’ai beaucoup ressenti ainsi. Car le conditionnement sur Anarres comme sur Urras donne des manières d’appréhender les choses de manière différentes. Sur un monde, pas de consommation, des conditions de (sur)vie extrêmement difficiles, où la solidarité est obligatoire. Mais c’est aussi dans ces conditions que les êtes humains parviennent à s’ouvrir aux autres, à vivre une vie sans artifice, plus terre à terre et sans barrières, pas de lâcheté, pas de possession, sauf sa propre personne. Sur Urras, les modes de vie sont plus variés entre pays riches et pays pauvres, et même au sein d’un pays, entre personnes de classes sociales différentes. Les envies, l’ambition, la liberté d’entreprendre et les inégalités entre êtres humains reconnus permettent à certains d’effectuer des prouesses. Seulement, les envies sont souvent liées à une position sociale à obtenir, et les êtres humains n’apprennent pas à développer leurs propres envies, n’apprennent pas vraiment à vivre librement. Urras ressemble donc à notre Terre, celle des 20ème et 21ème siècle, avec une géopolitique compliquée, des révoltes et même un gouvernement communiste, celui de Thu.

Shevek a des difficultés à lier des liens avec les personnes d’Urras, ou plutôt les Iotiens vu qu’il se trouve dans la capitale (qui ressemble aux États-Unis, avec ses avenues marchandes à tout va). Il parle de « Mur », de personnes qui jouent une sorte de rôle en société, et à qui il est difficile de parler à cœur ouvert. Urras est magnifique par ses prouesses techniques, par ses belles villes, ses bâtiments solides, mais sur Urras, les personnes ne semblent pas vraiment « en phase ». Ursula Le Guin y balance même une petite pique à ce titre, sur le sexisme. Car Urras est une planète qui se rapproche de la nôtre, sur laquelle la femme est grandement objectivée, alors que les différences hommes-femmes n’ont pas lieu sur Anarres. Ce qui vaut à Shevek une grande surprise, ne comprenant pas comment les femmes peuvent ainsi accepter d’être belles ou enceintes seulement, de ne pas avoir la possibilité de réfléchir et d’être respectées comme les hommes. Il y a une phrase qui est extrêmement vraie: « I think that’s why the old archisms used women as property. Why did the women let them? Because they were pregnant all the time—because they were already possessed, enslaved! » (je n’ai pas la phrase en français sous la main et j’ai piqué ceci à Brain VS Book).

Mais sur Anarres, et Shevek le comprend en grandissant, une autre forme de « Mur » existe tout autant. Alors que tous sont à égalité, il faut toujours observer que chacun fait bien ses travaux, qu’il n’est pas un fainéant, bref, il faut toujours se conduire de sorte d’être un « bon » odonien (qui suit la philosophie d’Odo, femme ayant inventé cette forme d’anarchie, c’est sur les bases d’Odo que la planète s’est construite, avec des personnes d’origine d’Urras). Tout n’est pas, contrairement à ce qu’on peut le croire, tout blanc ou tout noir. Shevek, avant son départ sur Urras, a fait face à de nombreuses épreuves dans sa vie, notamment sa vie de famille, car le privé n’est pas ce qui est le plus important sur Anarres. Ursula Le Guin reste donc nuancée dans ce roman. Chronologiquement, j’ai compris que Les Dépossédés, bien que cinquième volet du Cycle de l’Ekumen, se situe bien avant tous les autres puisque l’ansible est évoqué comme projet futur. Ursula Le Guin glisse également une critique sur le monde de l’enseignement dans lequel les élèves sont surtout là pour obtenir des notes et un diplôme, plus que par amour de la discipline. C’est ce qui étonne en premier lieu Shevek sur Urras, chose qu’il n’arrive pas à comprendre, voir des étudiants là juste parce-qu’à la fin, ça ramène de l’argent car tel domaine est valorisé. Sur Anarres, il y a plus de possibilité de découvrir ses véritables envies, se connaître. J’arrête ici, étant donné que j’ai beaucoup de mal à restituer ce qui m’a passionnée dans ce roman… et je préfère finalement publier ceci que de le laisser éternellement en brouillon (ça fait bien un mois qu’il était là).

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La main gauche de la nuit

main_gauche_nuit_le_guinA force de m’intéresser à Moto Hagio (notamment son Marginal) ou à Shio Sato, en passant par Matt Thorn (un des fournisseurs principaux de cette came rare et précieuse en langue anglaise), j’ai fini par très souvent croiser un nom: Ursula Le Guin, et surtout, un drôle de titre: The Left Hand of Darkness ou La main gauche de la nuit. Oui, un titre, vraiment étrange à mes yeux, mais qui a influencé des mangaka dont j’estime le travail très intéressant (ou je le suppose, vu le peu que j’ai pu lire d’elles), et un des romans préférés de Matt Thorn. La passion des manga mène parfois vers des chemins surprenants, et ce fut pour moi l’occasion de découvrir vraiment Ursula Le Guin. Il m’est arrivé, il y a plusieurs années, après avoir vu le film de Goro Miyazaki, de me pencher sur Terremer, parce que je n’en avais pas compris grand chose. Je n’avais à l’époque pas accroché à cette fantasy, sûrement parce que je m’attendais à une aventure merveilleuse. Finalement, je dois dire que les manga m’ont donné une seconde chance car La main gauche de la nuit fut une réelle découverte, celle d’une auteure fabuleuse pleine d’idées, de subtilité, d’intelligence, et tout cela avec une pointe de féminisme.

La main gauche de la nuit fait partie du Cycle de l’Ekumen, parfois nommé Cycle de Hain, qui regroupe des romans indépendants se déroulant dans un univers commun. Dans cet univers, de nombreuses planètes peuplées d’humains forment une sorte de gouvernement interplanétaire appelé la Ligue de tous les mondes ou Ekumen. L’action prend place dans un futur très lointain, la Terre fait partie de ce gouvernement et les voyages dans l’espace sont monnaie courante. Une autre caractéristique de cet univers est la découverte de l’ansible, un appareil permettant de communiquer instantanément entre deux personnes, peu importent les distances les séparant. Genly Aï, originaire de la planète Terre, travaille pour l’Ekumen. Il est envoyé sur la planète glaciale Géthen (ou Nivôse en terrien) pour que celle-ci rejoigne l’Ekumen. Sa mission est de s’infiltrer sur la planète seul afin de convaincre ses dirigeants. La grande particularité de Géthen, outre son froid à couper le souffle, provient de ses habitants: il n’y a pas de genre féminin ou masculin.

Le fait d’avoir un héros masculin et terrien permet une identification. Genly Aï est particulièrement troublé par le caractère non genré sur Géthen, et passe tout son temps, à travers ses préjugés sur le genre féminin, de décider si untel est plutôt un homme, ou plutôt une femme. Notamment, le côté mesquin, un peu fouine, qui inspire la méfiance, est attribué à la féminité (un aspect de la personnalité d’Estraven avec lequel il a beaucoup de mal). Le côté misogyne de Genly Aï est bel et bien là, et toute l’absurdité que montre Le Guin réside dans le fait que cela n’a aucun sens sur cette planète. Mais surtout, Le Guin soulève la question du genre comme une obsession dans notre quotidien, et prend une importance capitale: nous sommes avant tout un homme ou une femme, avant même d’être un être humain, avec ses défauts, ses qualités ou sa personnalité. Avec La main gauche de la nuit, Ursula Le Guin écrit un roman de science-fiction aux idées féministes (le roman date de 1969). Un monde dans lequel l’égalité serait atteint pourrait donc ressembler à Géthen.

Au-delà de cet aspect féministe, La main gauche de la nuit se révèle intéressant dans sa narration, du moins de mon point de vue, n’étant pas habituée à lire de la science-fiction. Ursula Le Guin a une formation d’ethnologue, ce qui se ressent dans son travail. Dans La main gauche de la nuit, l’intrigue ne semble pas tenir une très grande place. Je ne dis pas qu’elle est inintéressante, qu’elle est inexistante, mais ce n’est pas ce qui m’a le plus frappée. Ce qui m’a beaucoup plu dans ce roman, c’est la manière avec laquelle Ursula Le Guin s’intéresse à Géthen, sa manière de construire les cultures, les coutumes, les religions, les philosophies sur Géthen (et même la sexualité). La géopolitique est bel et bien présente, et celle-ci fait partie du coeur de l’intrigue. Ursula Le Guin n’hésite pas à alterner les chapitres: légendes et contes de Géthen, rapports scientifiques, narration partagée entre deux personnages: Genly Aï le Terrien et Estraven le Géthénien. Elle prend son temps pour développer son univers, afin que le lecteur puisse se familiariser à Géthen. Le rythme est lent et très introspectif, et c’est peut-être ce qui rend parfois Le Guin hermétique (notamment sur Terremer, pour ma part).

Voici un très beau roman, dans lequel se développe une grande amitié pleine de respect et de compréhension. Le tout traité avec intelligence, subtilité, avec un côté philosophique très présent. Les deux pays dans lesquels se déroulent l’histoire sont gouvernés par des régimes politiques très différents: une monarchie, et un régime bureaucratique avec une liberté d’expression restreinte. Il y a à mes yeux quelques longueurs, notamment lors du voyage qui développe la relation entre les deux protagonistes. Avec La main gauche de la nuit, je redécouvre enfin Ursula Le Guin, et tout cela m’a donné envie de lire d’autres romans du Cycle de l’Ekumen, et en particulier Les Dépossédés. Enfin, pour la petite histoire, La main gauche de la nuit est le quatrième volet du cycle.

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A, A’ [A, A prime]

C’est un certain Matt Thorn, traducteur de manga chez Viz dans les années 90 qui introduit au public celle qui est considérée comme la mère du shôjo moderne, souvent présentée comme le pendant féminin de Osamu Tezuka et pionnière du boys love ici (parce que c’est in). Sûrement afin d’intéresser un public de lecteurs de bandes dessinées majoritairement masculin, Matt Thorn fait le choix de publier des oeuvres de science-fiction de Moto Hagio, et non ses drames plus sentimentaux.

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Grease Monkey

Grease Monkey est l’oeuvre d’un certain Tim Eldred, un homme ayant pas mal travaillé dans l’animation américaine, grand amateur de science fiction, en particulier de ce qui se passe dans l’espace (il apprécie Star Wars, Battlestar Galactica, et certains anime japonais). Dans son ouvrage, Eldred raconte la genèse de sa série, qui se déroule du début des années 90 aux années 2000. Pour résumer, comme certains autres de ses compagnons, Eldred a eu envie d’écrire autre chose que du super héros, ce qui était difficile dans les années 90. Il voulait écrire une comédie se déroulant dans l’espace, avec des êtres humains banals, et puis un gorille, tout cela sur fond de guerre (les humains dont on parle peu pendant une guerre: l’administration, les mécaniciens, etc…). Cela donna Grease Monkey, édité au début par Kitchen Press, ensuite par Image Comics, et puis enfin, en recueil chez Tor. Le recueil en question contient donc 350 pages environ, en noir et blanc (bien que les six premiers épisodes sont à l’origine en couleurs, épisodes qu’on peut trouver gratuitement ici). D’après l‘interview en ligne, et les bonus du recueil, une suite est prévue.

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L’intrigue se déroule dans un futur lointain, dans lequel la Terre a été victime d’envahisseurs extra-terrestres. La Terre a été sauvée par une entité extra-terrestre pacifique appelée les Benefactors (Bienfaiteurs) mais les dégâts sont là: 60% de l’humanité a été décimée. Les Bienfaiteurs proposent alors à d’autres espèces terriennes de participer à une évolution rapide afin de faire jeu égal avec les homo sapiens: les dauphins ayant refusé (60% de pollution en moins dans leurs eaux, une aubaine!), la proposition est allée aux gorilles qui ont de suite accepté. Et voilà donc les Terriens engagés dans une guerre intergalactique contre les envahisseurs. Robin Plotnik, notre héros, est une jeune devant faire son service d’une année à bord du Fist of Earth (le Poing de la Terre) comme assistant mécanicien de Mac Gimbensky, un gorille au caractère pour le moins très personnel. Si au départ, Robin appréhende son affectation, il va s’avérer que Mac et lui vont devenir très rapidement inséparables. Mac et Robin sont les mécaniciens du meilleur escadron de pilotes exclusivement féminin dont la tête s’appelle Barbara: les Barbarians.

Voilà une excellente surprise, résultat d’un cadeau d’anniversaire pour mes trente ans. Il est vrai qu’avec un gorille anthropomorphe sur la couverture, cela ne pouvait que me plaire. Vu le passif de l’auteur de ce cadeau, je ne pouvais que rire quand j’ai vu le nom du héros: Robin. Le vaisseau spatial n’est ici qu’un prétexte pour Tim Eldred, un décor. Car l’histoire est réellement centrée sur la vie quotidienne des personnages, le tout de manière humoristique, abordant toute sorte de sujets: la fiction, la science fiction, l’histoire, les différences culturelles, le travail, le passage à l’âge adulte, les parents mais aussi les histoires de cœur, et même les élections. Le tout est porté par un duo, comme les buddy movies de Hollywood.

L’amour constitue un sujet qui revient fréquemment dans l’histoire: Robin est un adolescent plein de bonne volonté, gentil, mais un peu maladroit en amour, il aime une certaine Kara. Kara, elle, est une jeune femme indépendante, ayant du caractère, très intelligente, mais qui s’ennuie au plus haut point à la bibliothèque, endroit dans lequel son service civil lui a été affecté. Mac, le gorille et mentor de Robin, est un adulte ayant de l’expérience et ne voulant pas entrer dans un certain moule, il est amoureux de la plus belle femme gorille qu’il n’ait jamais vue, le colonel Stelter. Là, plus que la maladresse, c’est plus une question de timing qui fait que les amoureux ne peuvent se réunir, le colonel étant la personne la plus importante de cet immense vaisseau, ayant donc de lourdes responsabilités (et des collaborateurs pour le moins manches, il faut bien l’avouer). Les personnages sont tous stéréotypés mais superbement campés et donc terriblement attachants, chacun ayant ses qualités et ses défauts, chacun ayant sa petite histoire.

Mac contemple l'élue de son cœur, le colonel Stelter... Si c'est pas romantique!
Mac contemple l’élue de son cœur, le colonel Stelter… Si c’est pas romantique!

Les différences culturelles, ou plutôt l’aspect ethnique, est abordé du point de vue de Mac. Les gorilles du vaisseau ont une certaine vision des choses, qui ne cadre pas forcément avec celle des humains. Mac est là pour d’une part souligner les absurdités, parfois, des homo sapiens, mais aussi pour avoir sa vision de certains événements historiques, surtout que l’Histoire est bien souvent écrite par les humains. L’histoire d’un certain Ishmaël, premier gorille dont l’évolution a été accélérée, est souvent mise en doute par Mac. Cela renvoie donc aux événements de l’Histoire vus par des peuples, différente de celle par d’autres. Les fictions sont tout aussi abordées, et rappelle un certain Spike Lee, toujours prêt à contester la vision de réalisateurs « blancs » sur par exemple le jazz, ou la Seconde Guerre Mondiale (le dernier clash en date étant d’ailleurs au sujet de Django Unchained). En fait, ces différences culturelles renvoient surtout aux différents groupes ethniques qui peuplent les Etats-Unis. Mais malgré tout, beaucoup de choses réunissent gorilles et humains, et c’est là finalement, le plus important. Le racisme fait aussi face, certains groupuscules craignant que les gorilles retournent soudainement à leur état animal. Mais aussi, Eldred se moque de la langue de bois américaine, certains mots comme « Monkey » étant interdits pour désigner les gorilles par exemple.

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La couverture du TPB

Tout au long des 350 pages, on verra Robin grandir et évoluer, devenir petit à petit plus adulte, plus réaliste aussi, lui qui est naïf, plein de volonté, plein de gentillesse, mais qui ne connaît pas grand chose à la vie. C’est le type de personnage adorable et qu’on aime bien, malgré ses maladresses (mais quel boulet avec Kara!!!!), et qu’on a envie de suivre. L’histoire d’amour est d’ailleurs excellente, je pensais, vu le ton généralement positif et heureux de l’ouvrage, que Kara retournera forcément avec Robin à la fin de l’histoire. J’ai eu tort, Eldred ayant voulu finalement éduquer son héros pour l’endurcir un peu. La réalité est ainsi, et tout ne se passe pas comme prévu, les erreurs faisant partie de la vie.

Voilà donc un ouvrage absolument drôle, fun, bien écrit, avec un tas de personnages attachants et suffisamment stéréotypés mais pas trop. Y’a pas à dire, le capital sympathie est clairement là. Et puis, je le répète, il y a un gorille mécano. Et ça, c’est trop chouette! D’ailleurs, à cause de Grease Monkey (mais aussi à cause de Hellboy), ma curiosité à propos de Monkeyman & O’Brien a été ravivée… Voilà un ouvrage facilement trouvable à l’achat, pour vraiment pas cher, et que je conseille à ceux qui veulent lire une comédie bien fun, sur les relations humaines, dans l’espace. Côté graphisme, c’est très classique mais clair. Enfin, les personnages féminins ont tous du caractère, je n’ai pas trop croisé de pots de fleurs, et l’escadron champion est uniquement composé de femmes. Autre chronique: Comics Worth Reading. Parce que les œuvres de type comédie j’ai beaucoup de mal à en parler… Même avec un gorille anthropomorphe dedans.

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They Were Eleven

They were eleven #4

They were eleven (« Ils étaient onze ») est une nouvelle d’environ 120 pages écrite par Moto Hagio. Le récit est publié dans le magazine Shôjo Comic de l’éditeur Shogakukan des mois de septembre à novembre 1975. Moto Hagio reçoît le prix Shogakukan en 1976 pour ce récit, ainsi que pour sa série longue Poe No Ichizoku (« Le Clan Poe »). Le récit a aussi connu une suite, et a été adapté en film d’animation en 1986 réalisé par Satoshi Dezaki et Tsuneo Tominaga. Ce film est également disponible en DVD aux Etats-Unis. They were eleven fait partie des oeuvres les plus célèbres de Moto Hagio.

Ce ne sera que 20 ans plus tard, en 1995, qu’une édition américaine voit le jour. Cela participe à cette époque, à une volonté de la part de Viz de développer certains titres shôjo dont Moto Hagio, sous la houlette de Matt Thorn, grand amateur de l’auteure. Dans les années 90 et jusqu’au début des années 2000, Viz sort certains manga au format comics (des titres de Rumiko Takahashi en particulier) et une revue avec de nombreux articles (je pense notamment à Animerica) qui s’accompagne aussi de prépublications (c’est dans cette revue que Banana Fish, également traduit par Matt Thorn, est prépublié).

Four Shôjo StoriesEn 1995, c’est en format comics backissue (floppy ou fascicules tels qu’on les voit pour les comics de super héros, il s’agit de prépublication traditionnelle) que sort They were eleven en quatre numéros. Le sens de lecture se fait de gauche à droite. Ce type de parution étant éphémère, le récit est réimprimé toujours par Viz et sous la houlette de Matt Thorn, dans l’anthologie Four Shôjo Stories. Cette anthologie contient plusieurs histoires, toutes de différentes auteures, montrant que la catégorie éditoriale est constituée de types de récits variés: Promise de Keiko Nishi, They were 11 de Moto Hagio, The Changeling de Shio Satô et Since you’ve been gone de Keiko Nishi. Le sens de lecture reste le même que dans les parutions en backissue (cela sera de même pour toute la collection Viz Graphic Novel, qui accueille également A, A’ de Moto Hagio et Love Song de Keiko Nishi).

La couverture est d’ailleurs éloquente, avec son slogan « It’s not just girls’ stuff anymore », montrant ainsi que le shôjo manga a atteint une certaine maturité et peut se lire par des adultes quelque soit leur sexe. C’est d’ailleurs une dimension intéressante des années 90 dans l’édition manga outre-atlantique: cette volonté de maturité, ce soucis d’édition à choisir soigneusement des titres, alors qu’aujourd’hui, les titres shôjo semblent être les mêmes qu’ici, soit des comédies romantiques se déroulant au lycée. Je n’ai malheureusement pas eu la chance de lire cette anthologie: elle est désormais introuvable, ou alors à prix élevé sur la Toile (elle est également disponible en scans), et pour cause: Viz n’a jamais demandé la permission à Shogakukan pour sortir cette anthologie et lorsque l’éditeur japonais l’a appris, les livres ont dû être retirés de la vente.

L‘intrigue se passe à une époque où les technologies aérospatiales sont si avancées que les populations habitent désormais des planètes différentes. Les Terriens (Terran) ne sont plus seuls et d’autres populations dotées d’intelligence ont été découvertes sur d’autres planètes. Une coalition, le gouvernement Pan-Terrien, rassemble plusieurs civilisations dont les quatre plus grandes: Terran, Saban, Lothan et Segulan. Il est donc courant de se présenter en tant que « Saban » ou autre, mais il existe encore des civilisations hors de ces systèmes-là. Les formes de vie sont donc très diverses. Au milieu de tout ça, l’Université Galactique constitue une passerelle pour propulser les personnes les plus douées à l’élite de la société. Pour y entrer, il suffit de passer un examen d’entrée ayant lieu tous les 2 ans et demi, sans aucune autre restriction (l’examen est tout de même séparé par le sexe des participants).

Il existe deux épreuves écrites avant de passer au cas pratique. Dans cette dernière épreuve, où 70% des candidats sont reçus est testée la capacité à travailler en équipe. Les candidats, par groupe de 10, doivent survivre dans un vaisseau pendant 53 jours. Si un danger les préoccupe, ils peuvent presser un bouton d’urgence afin de faire appel aux examinateurs: mais cela sonne la fin de l’épreuve pour toute l’équipe. De plus, pour réussir l’épreuve, tous les candidats doivent être vivants: si il y a un seul mort, c’est toute l’équipe qui échoue. Au moment où tous les candidats sont entrés dans le vaisseau, quelque chose cloche: ils ne sont pas 10 mais 11! Alors que chacun se présente, les soupçons sont là et tout le monde est en alerte. Mais qui est l’intrus?

They were eleven #2

They were eleven est un huis-clos qui se déroule dans un univers space opera, qui est très en vogue dans les années 70 (il suffit de voir les tenues, ou encore l’apparence du vaisseau – les chaises quoi!). La narration est très vive, très dynamique. Il n’est pas étonnant de voir, donc, qu’en seulement 120 pages, Moto Hagio parvient à raconter autant de choses. L’intrigue en elle-même est passionnante car on se pose effectivement la question de l’intrus, mais hormis ce point, les péripéties s’enchaînent et les protagonistes doivent donc faire face à toutes sortes de danger. L’ambiance du vaisseau est aussi légèrement oppressante. De plus, le mystère réside quant au personnage de Tada dont l’intuition est très aiguisé. Mais au-delà de l’intrigue déjà superbement narrée, Moto Hagio parvient à prendre le temps de développer ses personnages. Le #3 est d’ailleurs mon préféré, lorsque les personnages se mettent à discuter de tout et de rien: les légendes racontées sur les planètes respectives, les différentes manières de vivre selon le cycle des saisons, et bien des détails qu’on ne verrait pas dans un récit avec de l’action. Les conditions de vie ne sont pas les mêmes partout, et certaines planètes sont cruelles, avec une population atteignant une espérance de vie de 30 ans seulement.

Certains personnages se détachent clairement du lot et Frol en fait évidemment partie: blond aux cheveux longs et bouclés, Frol a tout de la jolie nana gentille et faible qu’on peut croiser dans tous les shôjo. L’ennui, lorsqu’on a envie de lire une oeuvre, c’est qu’on a tellement lu autour de l’œuvre en question qu’on sait tout ou presque d’elle. Et c’est bien dommage car le personnage de Frol constitue une belle surprise dans cette histoire. Par son physique très féminin, Frol se montre très misogyne et déteste qu’on le prenne pour une femme. Le tout prend une explication plus tard, mais cette haine est assez vive, Frol disant des femmes qu’elles ne sont que des êtres prenant inutilement de la place. Le tout fait de Frol un personnage au tempérament très vif et parfois colérique, mais aussi très drôle et sympathique. Car plusieurs fois, si Frol se montre avant tout comme un élément comique au début du récit, il rassemble l’équipe lorsqu’elle est divisée. Frol est cristallise le cri du cœur d’une génération de femmes qui réclame le rêve d’une égalité des sexes. En effet, la société pan-terrienne est dans l’ensemble décrite comme une société où la femme aussi bien que l’homme ont des chances de réussir, même dans les hautes instances du pouvoir.

L’autre personnage intéressant est Tada, celui à travers lequel le lecteur vit l’histoire. Personnage réfléchi et calme, il possède une intuition à toute épreuve mais est plus mystérieux qu’on ne le pense. Il attise bien des méfiances et notamment celle de King, personnage sceptique au plus haut point, mais très charismatique. Tada, avec ses cheveux noirs et son air posé, évoque graphiquement Juli, le héros du Coeur de Thomas. King a su se faire très vite un allié, Fourth, un autre Saban d’une planète voisine. Les petits groupes sont donc légion dans le récit, et lors des débats difficiles tels l’utilisation ou non des armes, les tensions remontent face à onze individualités si diverses. Un personnage que j’aime beaucoup est Nuum, celui qui est vert avec des écailles (quoique les personnes qui me connaissent dans la vie pourraient dire qu’il n’y a rien de surprenant sachant que je suis une grande fan de Piccolo de Dragon Ball). Il est doté d’une grande sagesse par sa fonction de moine et surtout par son statut de Vidmeneer. La guerre des sexes semble être un des messages cachés de l’œuvre.

Le récit est court mais se révèle très riche. Hautement divertissant et facile d’accès, il pose en plus des questions sur l’égalité des sexes et les différentes conditions de vie possibles. Le tout prône aussi la tolérance, avec une société dans laquelle des êtres très différents peuvent accéder à l’élite, la preuve de cet examen particulier sans aucune restriction. Il est donc possible, en étant talentueux, de réussir dans cette société. Enfin, le goût pour la science fiction de Moto Hagio se voit à travers les différentes civilisations, mais aussi par les technologies utilisées. L’énergie électrique est ainsi produite à partir de plantes. Moto Hagio parvient à trouver le temps pour parler de ses personnages, et même si tous ne sont pas mis en avant, chacun a finalement plus ou moins un rôle. On tombe quand même dans certains travers du shôjo: les personnages les moins beaux ont un rôle de moindre importance. Rednose, Toto, Kaka et Amazon sont clairement mis de côté. Il y a aussi Fourth qui ne sert finalement que de faire valoir à King. Enfin, je n’ai pas parlé du graphisme particulièrement réussi, et qui a très bien vieilli (les moments d’humour font quand même très Tezuka), certaines planches sont magnifiques par leur composition.

Les personnages:

They were eleven - Tada
Tadathos Lane – Tada
Terran
Planète Shibbelith
They were eleven - Frol
Frolbericheri – Frol
Aucun
Planète Vené
They were eleven - King
Baseska the Maya King
Saban
Planète Alitoska Le
They were eleven - Fourth
Dolikas Soldium IV – Fourth
Saban
Planète Alitoska La
They were eleven - Gunga
Gunigus Gagtoss – Gunga
Saban
Planète Redrayga
They were eleven - Amazon
Amazon Carnise
Terran
Planète Sushu
They were eleven - Nuum
Vidmeneer Nuum
Aucun
Planète Inudo
They were eleven - Rockhead
Gren Groff – Rockhead
Segulan
Planète Graywhite
 They were eleven - Rednose
Dorf Tusta – Rednose
Terran
Planète Peloma
They were eleven - Kaka
Chako Kaka
Terran
Planète Kwess
They were eleven - Toto
Toto Ni
Saban
Planète Mis

Titre en VO: 11人いる! (Jūichinin Iru!)

Chroniques: Mangacritic à propos de They were eleven et A, A’ avec spoilers

Instant shopping: Pour pouvoir lire They were eleven, outre les scans, il reste la solution du format comics en backissue (fascicules). Certains sites, type Mile High Comics, vendent des comics à l’unité. Il s’agit d’une solution bon marché pour ceux résidant aux États-Unis (ou dans les backs, tout simplement). C’est de cette manière que j’ai réussi à me procurer le récit. Jusqu’à 25$ d’achat, les frais de port pour l’Europe sont de 10$ (le tout se fait donc par palier). Il est donc plus qu’avantageux de regrouper plusieurs commandes et c’est ainsi que j’ai procédé: j’ai commandé 3 exemplaires de chacun des 4 numéros. Il n’y a pas d’interface type Amazon pour ce site, le tout se fait par mail: confirmation de commande, facture et mail prévenant l’acheteur de l’envoi. La facture est ce qui rassemble les comics disponibles: je n’ai finalement reçu que le #2 en 3 exemplaires… Autre information, l’histoire Promise de Keiko Nishi, présente dans l’anthologie Four Shôjo Comics, existe également sous ce format.

MAJ du 10/11/2013: They were eleven, soit Nous sommes onze, n’est plus inédit en français et se trouve dans l’anthologie Moto Hagio sortie chez Glénat le 6 novembre 2013. Je vous invite grandement à y jeter un œil pour pouvoir lire cette merveilleuse histoire. L’histoire se trouve dans le volume intitulé De la rêverie.