bandes dessinées, comics

Le rayon de la mort

Daniel Clowes fait partie de ces auteurs phares du comics indépendant. Son univers est fait de personnages évoluant (ou déambulant) dans une banlieue morne où il ne se passe rien. Ils sont souvent aigris, frustrés et misanthropes. Le titre le plus célèbre de Daniel Clowes est sans conteste Ghost World, qui a même donné lieu à une adaptation filmique. J’ai découvert Daniel Clowes par le biais de Adrian Tomine, et j’ai débuté avec Ice Haven, un récit ayant une excellente réputation mais qui m’a peu passionnée. De même pour David Boring, également très célèbre, mais dont le premier sentiment correspondait au patronyme du protagoniste. Ce n’est qu’avec Ghost World, mais surtout Comme un gant de velours pris dans la fonte que j’ai commencé à apprécier le travail de Clowes. Avec Wilson, l’humour de Clowes m’est paru plus évident. Il m’a fallu plusieurs années pour redécouvrir Daniel Clowes, avec Le rayon de la mort, car bien qu’il m’intriguait, je n’ai jamais pu l’emprunter.

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Andy est un quadragénaire qui vit seul avec son chien. Il semble frustré, aigri et déteste la plupart de ses concitoyens (ceux qui ne ramassent pas les crottes de leur chien, ceux qui trompent leur femme, etc…). Et il a de quoi: solitaire, deux fois marié, deux fois divorcé, il ne s’entend finalement qu’avec son chien. Un saut dans le temps nous ramène à l’époque où Andy était adolescent. Déjà solitaire, ses parents sont décédés et il vit avec son grand-père. Son seul ami est un garçon egocentrique du nom de Louie, avec qui il reste plus par passivité que par réelle amitié. Le duo n’est pas vraiment populaire, loin de là, mais le jour où Andy fume sa première cigarette, une bonne surprise a lieu: l’adolescent développe une force surhumaine. Dés lors, tous les fantasmes sont possibles, surtout lorsque Andy découvre une arme que lui a laissé son père: le rayon de la mort.

Dans Le rayon de la mort Daniel Clowes se penche sur le cas de deux adolescents rejetés par leurs pairs. Des pauvres mecs, comme on dit souvent, un peu paumés, et surtout, qui s’ennuient à mourir. En fait, Andy est juste solitaire et peu loquace, plutôt du genre renfermé. C’est plutôt Louie qui est la cause de son ostracisme social, et qui est réellement rejeté par les autres adolescents. Il passe beaucoup de temps en monologue pendant que Andy doit l’écouter: « Me rencontrer est la meilleure chose qu’il te soit arrivée » étant une de ses phrases préférées. Clowes s’intéresse aux inadaptés sociaux, qui le sont dans leur jeunesse et qui finalement, le restent à l’âge adulte, comme en témoigne le début du récit.

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L’humour de Clowes fait mouche, et certains dialogues sont très drôles. L’humour de Clowes est particulier car très pince sans rire. Le trait froid et tracé à la règle donne une ambiance morne. Le quotidien des héros, qui habitent dans une banlieue paumée lambda est sans éclat: les mêmes endroits, les mêmes maisons, les mêmes personnes. Le rayon de la mort arrivera donc à point nommé, permettant aux adolescents d’échapper à un ennui mortel.

Mais même ainsi, la vie ne change pas, car c’est plus le fantasme que la réalisation de celui-ci qui se produit: comment chercher un connard pour utiliser l’arme? Comment faire le bien? Les moments où les adolescents s’imaginent en super héros, avec Louie le sidekick, font clin-d’oeil aux comics mainstream. Finalement, l’arme ne change pas grand chose dans la vie d’Andy, la réalité est toujours là, sans éclat: pas de petite amie, pas d’amie, pas de passion particulière. Juste traîner, avec Louie, et se laisser grandir, pour devenir le quadragénaire ennuyeux, solitaire et aigri qu’on voit au début de l’oeuvre. La banalité même, tout le contraire de ce que peuvent vivre les super héros.

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Les planches de Clowes sont toujours inventives. Derrière l’ennui, le trait glacial et les visages blasés qui ne sourient pas beaucoup (fantômatiques, même), il y a cette mise en page millimétrée, très design, jouant avec les titres d’ailleurs. Le tout se présente comme des séries de strips. J’aime beaucoup l’épisode du cours d’EPS, avec ses petites vignettes. Clowes aime jouer avec sa mise en page, toujours très géométrique, et met parfois un titre au milieu de la page. La narration est originale dans le sens où Andy s’adresse souvent directement au lecteur ou à la lectrice, que ce soit au moment présent ou à l’adolescence, par le Andy adulte et conscient. Et il n’est pas le seul, il y a aussi ces interviews de personnes connaissant Andy, et qui permettent au public de mieux cerner le personnage, son univers. J’aime beaucoup ces petits moments, avec des portraits de face comme sait si bien dessiner Clowes (et on est servi dans Comme un gant de velours pris dans la fonte). La fin est excellente, pleine d’interactions avec le public.

Il est dur d’écrire sur les œuvres de Clowes. Je les apprécie pourtant, mais je ne parviens jamais à écrire un avis dessus. Sans doute l’aspect particulièrement froid et cérébral qui s’en dégage, la distance de Clowes par rapport à ses personnages, son regard plein d’ironie sur la population américaine, ce qui nécessite une certaine capacité d’analyse. J’ai tout de même décidé de tenter cet avis sur Le rayon de la mort, même s’il manque de profondeur. A ce titre, il est d’ailleurs plus enrichissant de lire la chronique de Charlie Brown sur Bulledair, ainsi qu’une très belle interview de Clowes par Xavier Guilbert sur du9, ou encore un dossier touffu consacré à Clowes sur Neuvième Art. Avec Le rayon de la mort, je renoue avec Clowes des années après la lecture de Wilson. Il était temps!

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Petit mot sur l’édition: toujours soignée chez Cornélius (Collection Solange), avec un papier épais et agréable au toucher. Titre original: The Death-Ray chez Drawn and Quarterly.

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Le bleu est une couleur chaude

N’ayant pas écrit depuis quelque temps ici, j’ai un peu de mal. Je vais surtout tenter de trouver les mots avant tout, ce qui en résulte un texte assez peu inspiré. Mais trêve de flemme, l’ennemie numéro 1 de notre siècle.

Le matin où je lis Le bleu est une couleur chaude de Julie Maroh, j’apprends le soir même que Kechiche remporte la Palme d’Or pour La vie d’Adèle (je n’avais pas fait le lien au départ, jusqu’aux extraits montrant une fille aux cheveux bleus et une histoire d’amour entre deux jeunes femmes, d’ailleurs, il me semble qu’on parle beaucoup moins de l’homosexualité féminine que de l’homosexualité masculine dans les média, avec ou sans clichés). Je ne m’intéresserai pas ici à la polémique autour de cette Palme d’Or (et sinon moi aussi j’ai été un peu choquée à l’idée que la BD soit si peu mentionnée), mais à la bande dessinée même. Julie Maroh inscrit son récit à Lille, dans les années 90. Clémentine est une adolescente comme plein d’autres, partageant sa vie entre le lycée, les amis et le beau Thomas, en classe de Terminale, qui veut sortir avec elle. Alors qu’elle accepte de construire quelque chose avec lui, Clémentine croise en ville une fille aux cheveux bleus qui l’intrigue, lui faisant découvrir des désirs jusque là enfouis. Le nom de cette jeune femme charismatique est Emma.

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Le récit constitue un flashback raconté par Clémentine, au moyen de son journal intime remis à Emma par ses parents. Car dés le départ du récit, on sait qu’on plongera dans une ambiance triste, et c’est donc ainsi que j’ai terminé la lecture de cet album, avec un goût pas très agréable dans la bouche. L’ambiance est très nostalgique, s’inscrivant dans les années 90 (oui, celles du siècle dernier), ce qui m’a valu un coup de vieux (deuxième goût amer dans la bouche!) en voyant Clémentine se rendre à la manifestation contre le plan Juppé, ou lorsqu’elle fait un baby foot avec ses amis, au café du coin (je n’y allais pas, mais j’y voyais pas mal d’élèves du lycée s’y rendre pour réviser, discuter entre potes, café qui fait un peu ringard aujourd’hui). Hormis ces divers retours à la réalité, la narration est immersive, le lecteur (ou la lectrice) suivant le journal de Clémentine. Le présent est en couleurs, tandis que le temps du lycée est en noir et blanc, sauf la couleur bleue qui symbolise l’être aimé. Le travail sur les couleurs est magnifique, et le dessin de Julie Maroh est très beau et plein d’expressivité. Ca fait du bien de lire une bande dessinée sur l’adolescence en France, alors que je lis surtout du manga (référentiels de scolarité plus proche, le bac, le lycée sans uniforme tout ça quoi). Mais encore une fois, ça se passe à Lille, comme dans l’excellente série Celle que… de Vanyda.

Julie Maroh est elle-même homosexuelle et milite contre les discriminations qui s’ensuivent lorsqu’une personne choisit une autre voie que celle de l’hétérosexualité, voie considérée encore aujourd’hui comme naturelle. Pour autant, Maroh ne se focalise pas seulement sur cet aspect du rejet de l’autre. En effet, l’histoire d’amour entre Clémentine et Emma est tout simplement belle, toute en tendresse, passion, mais aussi en émotion. Les amateurs et amatrices de belles histoires pleines de sentiments (pas bons sentiments) seront comblés tant Maroh parvient à faire ressentir à son public toute l’émotion de ses personnages. Si Emma est plus marginale (look, aspect légèrement masculin, étudiante en arts, lesbienne), Clémentine est plus banale, plus proche d’une adolescente comme on peut en croiser. Clémentine est une élève moyenne, elle a des amis, alors qu’on pourrait penser, avant d’attaquer le récit, avoir droit à une héroïne marginale.

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L’homosexualité n’est nullement une tare, et le ton est extrêmement juste lorsque Clémentine prend conscience qu’elle n’est pas comme ses copines pour ce qui est de la sexualité. Elle va devoir affronter le regard des autres, va avoir honte, va aussi s’assumer, et tout cela est extrêmement bien retranscrit par Julie Maroh. On sent dans Le bleu est une couleur chaude cette envie de parler à tous (et surtout à toutes je dirais) mais aussi et surtout à toutes les jeunes femmes qui découvriront leur homosexualité. Le bleu est une couleur chaude est donc une bande dessinée d’amour, une chronique adolescente, parlant d’homosexualité, et le tout avec beaucoup d’émotion. Tout est abordé, la famille, les amis (rejet ou solidarité), la complexité des sentiments (le personnage d’Emma, moins fort et décidé qu’on ne peut le croire aux premiers abords), le tout à fleur de peau. Les rares scènes de sexe sont très sensuelles, jamais racoleuses et, à mon sens, très réussies.

Ce qui a pu pécher dans cette bande dessinée, du moins pour moi, ce serait l’attachement aux personnages, Clémentine en particulier, surtout qu’on suit l’histoire de son point de vue. Ensuite, l’autre chose serait peut-être un rythme un peu lent, même si d’ordinaire, ce n’est pas une chose qui me dérange. Peut-être la narration en mode franco-belge à laquelle je suis moins habituée? Enfin, l’ambiance est très triste, et tire par moments, surtout sur la fin, sur la corde sensible. C’est un peu comme ça que je l’ai ressenti, mais à un moment, entre les couleurs assez ternes et mélancoliques puis les évènements eux-mêmes, j’ai trouvé qu’il y avait un peu de « trop », surtout que tout arrive un peu en même temps. Après, je suis peut-être plus du type à apprécier un récit intimiste, mais avec plus de sobriété comme Blue de Nananan, malgré l’émotion suscitée. Le dernier petit reproche que j’ai est sur l’objet même: le livre est en effet très grand, ce qui m’a surprise pour une bande dessinée de 160 pages, mais surtout, je n’ai pas aimé le papier glacé. Je n’aime pas du tout le rendu des couleurs, les refets de la lumière à la lecture, et même, le papier glacé pour ce type de couleurs qui empêchaient d’apprécier pleinement les planches à mon goût. Je me demande pourquoi Glénat n’a pas opté pour du papier mate pour cet ouvrage.

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Hormis tous ces petits soucis très personnels, Le bleu est une couleur chaude constitue un récit qui vaut le détour, et qui parvient de parler de beaucoup de choses, autour d’une histoire d’amour entre deux jeunes femmes. Petit aparté, je me demande si la couleur bleu n’est pas quelque chose qui revient souvent dans les histoires d’amour féminines: Fleurs bleues de Takako Shimura, Blue de Kiriko Nananan, Indigo Blue de Ebine Yamaji et bien sûr, Le bleu est une couleur chaude de Julie Maroh. Je vous invite plus que vivement à lire les chroniques de Morgan sur Aftermangaverse, et celle de Shermane sur Undecorated Wall, bien mieux rédigées et rendant bien plus hommage au travail de Julie Maroh.

akimi yoshida, éditions étrangères, chroniques, manga

Lovers’ Kiss

Lovers’ Kiss (ラヴァーズ・キス) est un manga de Akimi Yoshida en deux volumes, prépublié dans les numéros d’avril 1995 à février 1996 du Flowers de Shogakukan, peu après la fin de la série phare Banana Fish. Lovers’ Kiss, pour changer par rapport à Banana Fish, est un manga sentimental avec pour sujet l’adolescence. L’histoire se passe à Kamakura de nos jours (enfin, dans les années 90). Akimi Yoshida raconte ici non pas un triangle, mais un polygone amoureux passablement compliqué, le manga se faisant ainsi connaître des amateurs et amatrices de boys love ou yuri.

Lovers’ Kiss est malheureusement inédit en France, mais gageons qu’avec le retour de Akimi Yoshida avec Kamakura Diary, un éditeur se penchera peut-être dessus. Surtout que les deux œuvres se déroulent dans le même univers et partagent des personnages en commun: Tomoaki Fujii en premier lieu (le petit ami de Yoshino), mais aussi les familles Ozaki (qui tient un commerce d’alcool) et Ogata (originaire d’Osaka) ainsi que Mikako, la collègue de Sachi. Notons aussi que les deux œuvres se déroulent au même moment, ce que j’ai compris en lisant le second opus de Kamakura Diary. Ceux qui lisent le chinois peuvent se tourner vers l’édition taïwanaise sortie chez Tong Li (dans la collection « Romance Fantasy » ha ha) sous le titre 情人的吻, trouvable en occasion uniquement, ou en scans ici. Enfin, il existe une adaptation filmique éponyme réalisée par Ataru Oika.

loversKiss Lire la suite « Lovers’ Kiss »

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Kawa Yori mo Nagaku Yuruyaka ni

Kawa-Yori-mo-Nagaku-Yuruyaka-ni-vol01Kawa Yori mo Nagaku Yuruyaka ni (河よりも長くゆるやかに) est une série de deux volumes écrite en 1983 par Akimi Yoshida (Banana Fish) et prépubliée dans le magazine Petit Flower de l’éditeur Shogakukan. Ce manga reste à ce jour inédit, même en chinois, je l’ai donc lu en scans, traduit en anglais par Hotcakes. La traduction littérale du titre est « Longer and Slower than a river », et qui pourrait signifier en français « La vie est un long fleuve tranquille ». Kawa Yori… a été réédité dans les années 90 au format bunko, en un seul volume. Tout comme Lovers’ Kiss et Sakura No Sono, Kawa Yori… s’intéresse à l’adolescence.

Le quotidien de Toshikuni Noshiro, dit Toshi, est celui d’un adolescent banal ou presque. Inscrit dans un lycée exclusivement masculin, il se rend en cours sans passion et aime traîner avec ses potes Miyuki Kubota et Akio Kanda, un peu glandeurs sur les bords et véritables obsédés toujours à l’affût d’une bonne érection. Mais Toshi vit seul avec sa soeur aînée Ikuyo, et travaille de nuit comme barman dans un établissement fréquenté par les Américains, et dans lequel se produisent des spectacles de travestis. Ikuyo, elle, y travaille comme hôtesse. L’histoire se déroule dans le Sud du Japon, sans doute à Okinawa, où des bases américaines se trouvent encore (à l’instar de Next Stop de Atsushi Kamijo). Il arrive aussi à Toshi de faire du trafic de canabis dans son lycée, et de ramener des filles japonaises aux soirées d’Américains de sa connaissance. Enfin, il a une petite amie du nom de Midori, suscitant régulièrement la jalousie de ses amis (quant à des relations sexuelles possibles!). Lire la suite « Kawa Yori mo Nagaku Yuruyaka ni »

éditions étrangères, chroniques, manga, moto hagio, science-fiction

They Were Eleven

They were eleven #4

They were eleven (« Ils étaient onze ») est une nouvelle d’environ 120 pages écrite par Moto Hagio. Le récit est publié dans le magazine Shôjo Comic de l’éditeur Shogakukan des mois de septembre à novembre 1975. Moto Hagio reçoît le prix Shogakukan en 1976 pour ce récit, ainsi que pour sa série longue Poe No Ichizoku (« Le Clan Poe »). Le récit a aussi connu une suite, et a été adapté en film d’animation en 1986 réalisé par Satoshi Dezaki et Tsuneo Tominaga. Ce film est également disponible en DVD aux Etats-Unis. They were eleven fait partie des oeuvres les plus célèbres de Moto Hagio.

Ce ne sera que 20 ans plus tard, en 1995, qu’une édition américaine voit le jour. Cela participe à cette époque, à une volonté de la part de Viz de développer certains titres shôjo dont Moto Hagio, sous la houlette de Matt Thorn, grand amateur de l’auteure. Dans les années 90 et jusqu’au début des années 2000, Viz sort certains manga au format comics (des titres de Rumiko Takahashi en particulier) et une revue avec de nombreux articles (je pense notamment à Animerica) qui s’accompagne aussi de prépublications (c’est dans cette revue que Banana Fish, également traduit par Matt Thorn, est prépublié).

Four Shôjo StoriesEn 1995, c’est en format comics backissue (floppy ou fascicules tels qu’on les voit pour les comics de super héros, il s’agit de prépublication traditionnelle) que sort They were eleven en quatre numéros. Le sens de lecture se fait de gauche à droite. Ce type de parution étant éphémère, le récit est réimprimé toujours par Viz et sous la houlette de Matt Thorn, dans l’anthologie Four Shôjo Stories. Cette anthologie contient plusieurs histoires, toutes de différentes auteures, montrant que la catégorie éditoriale est constituée de types de récits variés: Promise de Keiko Nishi, They were 11 de Moto Hagio, The Changeling de Shio Satô et Since you’ve been gone de Keiko Nishi. Le sens de lecture reste le même que dans les parutions en backissue (cela sera de même pour toute la collection Viz Graphic Novel, qui accueille également A, A’ de Moto Hagio et Love Song de Keiko Nishi).

La couverture est d’ailleurs éloquente, avec son slogan « It’s not just girls’ stuff anymore », montrant ainsi que le shôjo manga a atteint une certaine maturité et peut se lire par des adultes quelque soit leur sexe. C’est d’ailleurs une dimension intéressante des années 90 dans l’édition manga outre-atlantique: cette volonté de maturité, ce soucis d’édition à choisir soigneusement des titres, alors qu’aujourd’hui, les titres shôjo semblent être les mêmes qu’ici, soit des comédies romantiques se déroulant au lycée. Je n’ai malheureusement pas eu la chance de lire cette anthologie: elle est désormais introuvable, ou alors à prix élevé sur la Toile (elle est également disponible en scans), et pour cause: Viz n’a jamais demandé la permission à Shogakukan pour sortir cette anthologie et lorsque l’éditeur japonais l’a appris, les livres ont dû être retirés de la vente.

L‘intrigue se passe à une époque où les technologies aérospatiales sont si avancées que les populations habitent désormais des planètes différentes. Les Terriens (Terran) ne sont plus seuls et d’autres populations dotées d’intelligence ont été découvertes sur d’autres planètes. Une coalition, le gouvernement Pan-Terrien, rassemble plusieurs civilisations dont les quatre plus grandes: Terran, Saban, Lothan et Segulan. Il est donc courant de se présenter en tant que « Saban » ou autre, mais il existe encore des civilisations hors de ces systèmes-là. Les formes de vie sont donc très diverses. Au milieu de tout ça, l’Université Galactique constitue une passerelle pour propulser les personnes les plus douées à l’élite de la société. Pour y entrer, il suffit de passer un examen d’entrée ayant lieu tous les 2 ans et demi, sans aucune autre restriction (l’examen est tout de même séparé par le sexe des participants).

Il existe deux épreuves écrites avant de passer au cas pratique. Dans cette dernière épreuve, où 70% des candidats sont reçus est testée la capacité à travailler en équipe. Les candidats, par groupe de 10, doivent survivre dans un vaisseau pendant 53 jours. Si un danger les préoccupe, ils peuvent presser un bouton d’urgence afin de faire appel aux examinateurs: mais cela sonne la fin de l’épreuve pour toute l’équipe. De plus, pour réussir l’épreuve, tous les candidats doivent être vivants: si il y a un seul mort, c’est toute l’équipe qui échoue. Au moment où tous les candidats sont entrés dans le vaisseau, quelque chose cloche: ils ne sont pas 10 mais 11! Alors que chacun se présente, les soupçons sont là et tout le monde est en alerte. Mais qui est l’intrus?

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They were eleven est un huis-clos qui se déroule dans un univers space opera, qui est très en vogue dans les années 70 (il suffit de voir les tenues, ou encore l’apparence du vaisseau – les chaises quoi!). La narration est très vive, très dynamique. Il n’est pas étonnant de voir, donc, qu’en seulement 120 pages, Moto Hagio parvient à raconter autant de choses. L’intrigue en elle-même est passionnante car on se pose effectivement la question de l’intrus, mais hormis ce point, les péripéties s’enchaînent et les protagonistes doivent donc faire face à toutes sortes de danger. L’ambiance du vaisseau est aussi légèrement oppressante. De plus, le mystère réside quant au personnage de Tada dont l’intuition est très aiguisé. Mais au-delà de l’intrigue déjà superbement narrée, Moto Hagio parvient à prendre le temps de développer ses personnages. Le #3 est d’ailleurs mon préféré, lorsque les personnages se mettent à discuter de tout et de rien: les légendes racontées sur les planètes respectives, les différentes manières de vivre selon le cycle des saisons, et bien des détails qu’on ne verrait pas dans un récit avec de l’action. Les conditions de vie ne sont pas les mêmes partout, et certaines planètes sont cruelles, avec une population atteignant une espérance de vie de 30 ans seulement.

Certains personnages se détachent clairement du lot et Frol en fait évidemment partie: blond aux cheveux longs et bouclés, Frol a tout de la jolie nana gentille et faible qu’on peut croiser dans tous les shôjo. L’ennui, lorsqu’on a envie de lire une oeuvre, c’est qu’on a tellement lu autour de l’œuvre en question qu’on sait tout ou presque d’elle. Et c’est bien dommage car le personnage de Frol constitue une belle surprise dans cette histoire. Par son physique très féminin, Frol se montre très misogyne et déteste qu’on le prenne pour une femme. Le tout prend une explication plus tard, mais cette haine est assez vive, Frol disant des femmes qu’elles ne sont que des êtres prenant inutilement de la place. Le tout fait de Frol un personnage au tempérament très vif et parfois colérique, mais aussi très drôle et sympathique. Car plusieurs fois, si Frol se montre avant tout comme un élément comique au début du récit, il rassemble l’équipe lorsqu’elle est divisée. Frol est cristallise le cri du cœur d’une génération de femmes qui réclame le rêve d’une égalité des sexes. En effet, la société pan-terrienne est dans l’ensemble décrite comme une société où la femme aussi bien que l’homme ont des chances de réussir, même dans les hautes instances du pouvoir.

L’autre personnage intéressant est Tada, celui à travers lequel le lecteur vit l’histoire. Personnage réfléchi et calme, il possède une intuition à toute épreuve mais est plus mystérieux qu’on ne le pense. Il attise bien des méfiances et notamment celle de King, personnage sceptique au plus haut point, mais très charismatique. Tada, avec ses cheveux noirs et son air posé, évoque graphiquement Juli, le héros du Coeur de Thomas. King a su se faire très vite un allié, Fourth, un autre Saban d’une planète voisine. Les petits groupes sont donc légion dans le récit, et lors des débats difficiles tels l’utilisation ou non des armes, les tensions remontent face à onze individualités si diverses. Un personnage que j’aime beaucoup est Nuum, celui qui est vert avec des écailles (quoique les personnes qui me connaissent dans la vie pourraient dire qu’il n’y a rien de surprenant sachant que je suis une grande fan de Piccolo de Dragon Ball). Il est doté d’une grande sagesse par sa fonction de moine et surtout par son statut de Vidmeneer. La guerre des sexes semble être un des messages cachés de l’œuvre.

Le récit est court mais se révèle très riche. Hautement divertissant et facile d’accès, il pose en plus des questions sur l’égalité des sexes et les différentes conditions de vie possibles. Le tout prône aussi la tolérance, avec une société dans laquelle des êtres très différents peuvent accéder à l’élite, la preuve de cet examen particulier sans aucune restriction. Il est donc possible, en étant talentueux, de réussir dans cette société. Enfin, le goût pour la science fiction de Moto Hagio se voit à travers les différentes civilisations, mais aussi par les technologies utilisées. L’énergie électrique est ainsi produite à partir de plantes. Moto Hagio parvient à trouver le temps pour parler de ses personnages, et même si tous ne sont pas mis en avant, chacun a finalement plus ou moins un rôle. On tombe quand même dans certains travers du shôjo: les personnages les moins beaux ont un rôle de moindre importance. Rednose, Toto, Kaka et Amazon sont clairement mis de côté. Il y a aussi Fourth qui ne sert finalement que de faire valoir à King. Enfin, je n’ai pas parlé du graphisme particulièrement réussi, et qui a très bien vieilli (les moments d’humour font quand même très Tezuka), certaines planches sont magnifiques par leur composition.

Les personnages:

They were eleven - Tada
Tadathos Lane – Tada
Terran
Planète Shibbelith
They were eleven - Frol
Frolbericheri – Frol
Aucun
Planète Vené
They were eleven - King
Baseska the Maya King
Saban
Planète Alitoska Le
They were eleven - Fourth
Dolikas Soldium IV – Fourth
Saban
Planète Alitoska La
They were eleven - Gunga
Gunigus Gagtoss – Gunga
Saban
Planète Redrayga
They were eleven - Amazon
Amazon Carnise
Terran
Planète Sushu
They were eleven - Nuum
Vidmeneer Nuum
Aucun
Planète Inudo
They were eleven - Rockhead
Gren Groff – Rockhead
Segulan
Planète Graywhite
 They were eleven - Rednose
Dorf Tusta – Rednose
Terran
Planète Peloma
They were eleven - Kaka
Chako Kaka
Terran
Planète Kwess
They were eleven - Toto
Toto Ni
Saban
Planète Mis

Titre en VO: 11人いる! (Jūichinin Iru!)

Chroniques: Mangacritic à propos de They were eleven et A, A’ avec spoilers

Instant shopping: Pour pouvoir lire They were eleven, outre les scans, il reste la solution du format comics en backissue (fascicules). Certains sites, type Mile High Comics, vendent des comics à l’unité. Il s’agit d’une solution bon marché pour ceux résidant aux États-Unis (ou dans les backs, tout simplement). C’est de cette manière que j’ai réussi à me procurer le récit. Jusqu’à 25$ d’achat, les frais de port pour l’Europe sont de 10$ (le tout se fait donc par palier). Il est donc plus qu’avantageux de regrouper plusieurs commandes et c’est ainsi que j’ai procédé: j’ai commandé 3 exemplaires de chacun des 4 numéros. Il n’y a pas d’interface type Amazon pour ce site, le tout se fait par mail: confirmation de commande, facture et mail prévenant l’acheteur de l’envoi. La facture est ce qui rassemble les comics disponibles: je n’ai finalement reçu que le #2 en 3 exemplaires… Autre information, l’histoire Promise de Keiko Nishi, présente dans l’anthologie Four Shôjo Comics, existe également sous ce format.

MAJ du 10/11/2013: They were eleven, soit Nous sommes onze, n’est plus inédit en français et se trouve dans l’anthologie Moto Hagio sortie chez Glénat le 6 novembre 2013. Je vous invite grandement à y jeter un œil pour pouvoir lire cette merveilleuse histoire. L’histoire se trouve dans le volume intitulé De la rêverie.

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Sakura No Sono

Sakura No SonoSakura No Sono (櫻の園) est un one-shot de Akimi Yoshida constitué de 4 chapitres à l’origine prépubliés en 1985 et 1986 dans le magazine shôjo Lala de l’éditeur Hakusensha (alors que la mangaka est une habituée des éditions Shogakukan). Il existe deux adaptations filmiques de ce manga, une datant de 1990 et l’autre de 2008, toutes deux réalisées par Shun Nakahara.

L’intrigue se situe dans un lycée exclusivement féminin dont le chemin est bordé de cerisiers. Chaque année, la tradition est de célébrer l’anniversaire de la fondation de l’établissement en interprétant par les membres du club de théâtre la pièce La Cerisaie d’Anton Chekhov. Au milieu de ces préparatifs, Akimi Yoshida s’intéresse à 4 élèves (si vous voulez voir leurs têtes…). Lire la suite « Sakura No Sono »

chroniques, manga

Q and A vol 1

Q and A vol 1, Mitsuru Adachi, Tonkam

Atsushi, surnommé A, revient dans sa ville natale six ans après l’avoir quittée. Il a aujourd’hui 15 ans et s’apprête à entrer au lycée. Depuis ce temps, son frère Hisashi, surnommé Q, est décédé. Hisashi était doué en sport, en bagarre, et avait un caractère très facétieux, contrairement à Atsushi, d’un caractère plus calme. Atsushi redécouvre donc sa petite ville: son amie d’enfance Yuho est devenue une belle jeune fille très sportive et puis il y a aussi Jinno, le voyou du coin grand rival de Hisashi en bagarre. Tout serait tranquille dans la petite vie de Atsushi si le fantôme de son grand frère, resté sous la forme d’écolier, ne le hantait pas en lui jouant des petits tours. Lire la suite « Q and A vol 1 »