Errances et phylactères

Manga, éditions taïwanaises, Moto Hagio, Akimi Yoshida, bandes dessinées… du papier avant tout!

A, A’ [A, A prime]

le 14/08/2013

C’est un certain Matt Thorn, traducteur de manga chez Viz dans les années 90 qui introduit au public celle qui est considérée comme la mère du shôjo moderne, souvent présentée comme le pendant féminin de Osamu Tezuka et pionnière du boys love ici (parce que c’est in). Sûrement afin d’intéresser un public de lecteurs de bandes dessinées majoritairement masculin, Matt Thorn fait le choix de publier des oeuvres de science-fiction de Moto Hagio, et non ses drames plus sentimentaux.

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They were eleven et A, A’ sortent alors, l’un au format comics dans un premier temps, l’autre en prépublication dans la revue Manga Vision. Le premier voit sa parution en format livre dans l’anthologie Four Shôjo Stories aux côtés de productions de Shio Sato et Keiko Nishi (Ane No Kekkon), avec une incursion vers du sentimental à travers cette dernière. Quant au second, il sort en tant que one-shot dans la collection Viz Graphic Novel, tout cela dans le sens de lecture occidental et sans jaquette. Pour continuer sur Matt Thorn, il fait partie de ces acteurs du manga s’intéressant de près aux manga écrits par des femmes, et sortira chez Viz des titres majeurs tels que Banana Fish de Akimi Yoshida ou Basara de Yumi Tamura.

A, A’ est un recueil rassemblant trois histoires courtes de science fiction. Toutes se déroulent dans un même univers dans lequel les voyages dans l’espace sont monnaie courante. Moto Hagio se penche sur une race génétiquement créée par l’homme pour effectuer des missions spatiales: les Unicorns (licorne), reconnaissables par une mèche de cheveux d’une couleur particulière et leur soi-disant absence d’émotion. La première histoire, intitulée A, A’ (A, A prime) est prépubliée dans le numéro d’août 1981 de la revue Princess des éditions Akita Shoten (on y retrouve par ailleurs, encore aujourd’hui, le shôjo fleuve From Eroica With Love de Yasuko Aoike). La seconde histoire, 4/4 (Quatre quarts) est prépubliée dans le numéro de novembre 1983 de la revue Petit Flower chez Shogakukan (dans laquelle on retrouvera souvent d’autres oeuvres de Moto Hagio, revue aujourd’hui remplacée par le Flowers). Enfin, la dernière histoire, X+Y, est prépubliée dans les numéros de juillet et août 1984 de la même revue. X+Y a par ailleurs reçu en 1985 le prix Seiun  du meilleur manga de l’année.

Chaque histoire de ce recueil se déroule certes dans un univers spatial de science fiction, avec tout l’imaginaire et les influences des lectures SF de Moto Hagio, mais ceci n’empêche nullement de mettre les sentiments et un brin de romance sur le premier plan. Ainsi, Moto Hagio se concentre avant tout sur les relations humaines dans un univers de space opera. Matt Thorn ne ment donc pas à son lectorat en inscrivant sur le quatrième de couverture la mention suivante: « Science fiction with a romantic twist ». Les shôjo de science-fiction de Moto Hagio mélangent agréablement sentiments et spatial, que ce soit dans They were eleven, Star Red, A Drunken Dream, Marginal ou encore ici, dans A, A’. Le cas de Gin No Sankaku est un peu à part, étant prépublié dans une revue de science-fiction, et non dans une revue de prépublication manga à destination d’un public féminin.

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romantic twist!

Dans la première histoire éponyme est abordée la question du souvenir et du clonage. Adelade Lee (dit Addy) était chercheuse jusqu’à un malheureux accident. Alors que la mission dure plus de vingt ans, sur une planète dont l’environnement est encore hostile aux humains, les membres du projet sont clonés avant leur départ, en cas d’accident. A’, le clone d’Adelade est réveillé pour remplacer l’originale sur le projet. Alors accueillie en fanfare par des gens qu’elle ne connaît pas, elle reste pour ainsi dire très froide face à eux. C’est sans compter que le clone n’a pas les souvenirs de l’original puisque clonée trois ans auparavant, avant le début du projet. De plus, les souvenirs et le corps du clone ne sont pas en corrélation: alors que le clone est marqué par les souvenirs de la mort de son cheval suite à un accident, son corps n’en garde aucune marque. Enfin, Adelade est une Unicorn, ce qui fait d’elle une personne aux émotions absentes, en apparence. Et que va-t-il se passer avec Regg Bone, le petit ami de son original?

quatre_quarts_hagio

Dans 4/4 changement de planète et de personnage principal. On suit Mori, jeune adolescent doté de pouvoirs télékinésiques latents. Il vit dans un centre avec d’autres enfants, afin de maîtriser ses pouvoirs qui peuvent s’avérer dangereux pour autrui. Mori fait la rencontre d’une jeune fille qui tombe du ciel, une Unicorn qui vit chez un professeur. Son nom est Trill et elle est le sujet d’étude du professeur. La rencontre avec cette jeune fille s’avère étrange car à son contact, Mori parvient à maîtriser ses pouvoirs et même à les décupler. Mori aimerait connaître davantage Trill mais celle-ci n’exprime pour ainsi dire aucune émotion et ne parle pratiquement jamais, sauf au contact de Mori.

x+y_mori_tacto

Dans X+Y, la plus longue des trois histoires, on suit Tacto, un Unicorn. Il s’apprête à aller sur Mars avec ses collègues, afin de participer à un congrès visant à présenter le projet de terraformisation d’une planète lointaine. Tacto est, comme d’autres Unicorns, particulièrement doué pour ce qui est des traitements logiques et scientifiques, mais beaucoup moins pour les contacts humains et l’expression de sentiments. C’est en rencontrant plus tard Mori qu’il s’ouvre peu à peu. Mori est devenu un jeune homme aujourd’hui passionné de planeurs, plus que par les études. Dans le même temps, la tutrice de Tacto découvre que celui-ci est doté d’un chromosome X supplémentaire: il est donc capable de porter un enfant. Elle voudrait donc discuter avec le père de Tacto pour qu’il parvienne à le convaincre de devenir une femme.

Dans ce recueil, on retrouve tout le style de Moto Hagio, à savoir ce fameux mélange de poésie, space opera et romance. La beauté des dessins et la narration graphique propre à Moto Hagio ne sont pas étrangers à cette ambiance douce et spatiale à la fois. Les personnages sont beaux, mais les décors sont aussi très travaillés, notamment les vaisseaux ou encore l’espace. Les traumatismes des personnages, ou encore les sentiments sont illustrés avec le style qui a fait la célébrité du groupe de l’An 24: pages éclatées, décors intérieurs.

La première histoire, A, A’, est à mes yeux la plus faible du lot. Cela vient peut-être du magazine de prépublication qui diffère des histoires suivantes, le Petit Flower visant un lectorat plutôt adolescent et adulte. Dans cette histoire, on a là une « simple » romance, avec les regards langoureux et une dernière planche bien kitsch qu’on aurait pu voir dans un film de danse des années 80 (les cheveux de Regg Bone!). Finalement, est-ce le clone d’Addy tombera amoureuse de Regg Bone, le bien-aimé de son original? Est-ce que Regg parviendra à reconstruire son histoire avec une femme identique à celle qu’il a aimée, mais sans les souvenirs? Il y a donc cette fameuse question du corps, de l’inné contre le vécu, l’acquis, la construction d’une relation. La question se pose aussi quant aux amis: Addy, par sa nature d’Unicorn, n’est déjà pas très expansive, mais le décalage est renforcé lorsque les membres de l’équipe l’accueillent comme une amie, alors qu’elle ne les connaît pas. C’est sûrement l’histoire la plus sentimentale du lot, malgré la prédominance de scientifiques.

quatre_quarts_trauma

4/4 est plus réussi et parle de l’adolescence et les premiers émois amoureux. Mais aussi, Moto Hagio y inclut divers traumatismes par le biais de Trill, ce qui donne des planches mémorables qui ont fait sa renommée, ainsi que celle du groupe de l’An 24. Les planches y sont superbes, notamment les rêves et autres sentiments qui surgissent chez Trill. Côté science-fiction, le personnage de Mori est un détenteur de pouvoirs psy, comme c’était la mode dans les manga de jadis. Comme souvent chez Moto Hagio, les relations parentales ne sont pas très heureuses. Mori est dans un centre avec une femme qui s’occupe de lui, mais il ne voit jamais son père qui l’a plus ou moins abandonné. On retrouve ce phénomène dans le manga Mesh, où le jeune héros est blessé parce que son père l’a envoyé en internat sans jamais lui rendre visite. De même, Trill a un rapport difficile avec le professeur qui fait ici office de tuteur pour elle. Bien qu’elle ne puisse s’exprimer avec les mots, ses sentiments enfouis peuvent faire surface et surtout, se mettre en résonance avec les pouvoirs latents de Mori. Mori constitue alors son seul lien avec le monde extérieur, et le seul avec qui elle parvient à communiquer.

x+y_roc

Le genre de scène qui m’évoque Kubrick…

X+Y aborde le choix du genre. Tacto a la possibilité de rester un homme, ou, grâce à son chromosome suplémentaire, de devenir une femme. Encore une fois, les relations familiales sont difficiles, Tacto et son père ne se voyant pour ainsi dire jamais. Le scénario est le plus construit de tous. Alors que les sentiments se développent entre Tacto et Mori (le même que celui de 4/4 avec quelques années en plus), décidément très proche des Unicorn, l’histoire cache bien des choses, avec des changements de sexe. Visiblement une question qui préocupe plus les femmes que les hommes dans le domaine de la science-fiction. Malgré tout, le rôle de la mère est toujours le même, Moto Hagio ne parvenant pas à dessiner des femmes moins stéréotypées (ce qui n’est pas le cas de Shio Sato dans Changeling). En effet, les rôles féminins et masculins au sein du foyer restent quand même très traditionnels, même si l’histoire se déroule dans un futur très lointain. Ainsi, la mère élève l’enfant à la maison, le père va travailler et mène une vie sociale plutôt riche. C’est un peu ce que je trouve dommage dans les manga de Moto Hagio, même si dans ce cas, on y sent une forme de dénonciation (ou non?). D’ailleurs, on a aussi le phénomène de la petite amie de Tacto, une cousine de son collègue, tout aussi profiteuse et sangsue de la position sociale de Tacto, et de son avenir plein de promesses. Décidément, dans cet univers de science fiction, les femmes ont toujours le même rôle de mère, et cherchent toujours cette sacrosainte sécurité financière. Le twist de l’histoire est quand même surprenant, et X+Y s’avère passionnant. Les amatrices et amteurs de boys love seront heureux avec cette histoire sentimentale se développant entre Tacto et Mori. X+Y mêle sentiments, liens familiaux, drames, changements de sexe mais aussi, en toile de fond, le projet spatial et l’ouverture aux autres de Tacto.

A, A’ est un recueil d’histoires qui tient ses promesses, et s’avère un excellent moyen de découvrir la facette science-fiction des oeuvres de Moto Hagio. Le dessin est très joli, les histoires sont toutes réussies et l’ambiance, pour peu qu’on y adhère, transporte le lecteur. Je ne suis pas très inspirée sur ce A, A’, mais j’ai vraiment adoré ce recueil, même si ça ne transparaît pas vraiment dans ce texte. N’ayant pas l’habitude de lire de la science-fiction, en manga comme en littérature, il m’est difficile d’en parler. A, A’ est malheureusement, comme They were eleven à ce jour indisponible (on le trouve à prix élevé sinon). Bon, j’arrête là pour ne pas avoir la flemme, et j’écrirai peut-être quelque chose de mieux une prochaine fois. Ou non. Et merci d’être arrivé jusque là, vraiment!

Les visuels utilisés dans ce texte proviennent tous de scans trouvés sur Mangafox. Chronique de Michelle Smith sur Soliquoly in Blue (anglais).


11 responses to “A, A’ [A, A prime]

  1. natth545 dit :

    Il est très bien ton article, je ne vois pas pourquoi tu ne le trouves pas réussi. D’ailleurs, il m’aide à comprendre des choses que je n’avais pas très bien saisies. Je l’ai acheté à une époque où son prix était encore abordable, mais je n’ai pas un très bon niveau d’anglais. Je l’avais payé 27,20€, frais d’envoi compris, en août 2011. Et je ne le regrette pas, surtout aujourd’hui ^^

    • a-yin dit :

      Merci… Moi je le trouve raté, je ne savais plus quoi en faire alors je l’ai terminé et posté sinon, il serait resté en brouillon, et j’essaie d’avoir moins la flemme!!! Tu as lu Marginal au fait? Je ne me souviens plus!

      J’ai payé le mien moins cher: 13€ avec fdp, mais c’est un exemplaire de bibliothèque. En fait, je voulais surtout le lire, mais les scans étaient de sale qualité. Alors quand j’ai vu 4$, bibliothèque ou non je m’en fiche. Et je ne regrette pas, même si bibliothèque oblige, il y a un petit malin qui s’est senti obligé d’ajouter les tétons sur la pauvre Trill x__x heureusement au crayon papier.

      Bon, si j’ai réussi à te faire comprendre des trucs, tant mieux🙂 . J’essaie de ne pas avoir la flemme de terminer Marginal (en chinois, la fin sera un défi et un combat psychologique contre ma flemme :D), et de relire Gin No Sankaku. Lui alors…

      Au fait, tu lis Ursula Le Guin? Je découvre La main gauche de la nuit, j’avais lu Terremer il y a quelques années sans trop accrocher. Mais depuis que je sais que Shio Sato et Moto Hagio sont influencées par ce roman, et par cette auteure, je m’y suis mise. Doucement, vu que je ne lis pas très vite🙂 .

  2. natth545 dit :

    En matière de roman, je lis surtout des polars historiques ou des fictions yaoi/gays ces temps-ci (surtout yaoi en fait, parce que j’ai du mal à trouver autre chose que de la tranche de vie chez les auteurs gays). Cependant, je note le nom de la romancière.

    J’aimerais bien écrire des articles ratés comme les tiens, je serais même ravie. Et je suis sûre de ne pas être la seule. Mais je peux comprendre que tu sois mécontente si tu n’es pas satisfaite de ton texte. Concernant Marginal, je ne l’ai pas fini car je n’ai pas trouvé la fin. Je compte bien la lire un jour !

    J’espère aussi lire Yasuko Aoike en français un jour. Quelle meilleure manière d’enseigner la Guerre Froide aux jeunes d’aujourd’hui ? ^^

    • a-yin dit :

      On ne désespère pas hein, pour les auteurs à lire, mais j’avoue me demander QUI pourrait se pencher sur le cas Aoike😉 . Enfin, croisons les doigts! Un jour, faudra que je lise ne serait-ce que les scans de Eroica😮 ! Tu en parlais déjà beaucoup sur les forums…

      Tu as lu tous les scans qu’il y a en anglais de Marginal? J’ai fait ça, et je continue hyper lentement en chinois, en luttant contre la flemme. J’aime tout dans cette série, les dessins sont magnifiques, l’univers me plaît beaucoup et le thème est super. L’histoire est riche, avec beaucoup d’intrigues. Je me demande quand la traduction va reprendre, peut-être la team est déjà très occupée avec A Cruel God Reigns… J’aimerais beaucoup lire Barbara Ikai, mais il semble difficile à acheter en chinois😮 .

      C’est vrai que tu lis beaucoup de polars. Et la SF, tu es une connaisseuse? Moi pas du tout, j’essaie mais les manga me prennent tellement de temps xD!!! Tu lis aussi beaucoup de livres en rapport avec le Japon🙂 .

  3. […] concernant Léokun?). En anglais, on peut citer dans les années 90 chez Viz They were eleven et A,A’, ou encore plus récemment chez Fantagraphics l’anthologie A Drunken Dream and Other Stories […]

  4. […] backissue (cela sera de même pour toute la collection Viz Graphic Novel, qui accueille également A, A’ de Moto Hagio et Love Song de Keiko […]

  5. Bidib dit :

    ça donne envie ! je note.
    Ce n’est pas le même auteur qui a écrit Terra e ?

    • a-yin dit :

      Perdu🙂 . C’est Keiko Takemiya qui a écrit Terra e. Après, elles sont de la même époque et ont été proches (coloc, groupe de l’an 24, modernisation du shôjo, un certain goût pour les bishônen, …). Une auteure encore inédite ici (mais Terra e se trouve en anglais, chez Vertical, sous le titre To Terra, ainsi que Andromeda Stories, travail plus mineur ceci dit).

      Ce serait bien que l’anthologie Moto Hagio ait du succès. On pourrait peut-être espérer d’autres oeuvres (de la SF, svp… même si Glénat n’a pas cité Marginal dans ce qui les intéressait, en cas de succès >_<).

      • Bidib dit :

        on ne gagne pas à tout les coups… mais bon j’étais dans la bonne époque, c’est déjà ça ^_^
        Je n’avais pas noté qu’une anthologie de Moto Hagio était disponible

  6. […] anglais, une histoire où elle introduit le mot "Unicorn" renvoyant à l’univers de A, A’. Le seul visuel que j’ai eu fait aussi penser à de la fantasy, mais en commentaires, il est […]

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